Je vais vous faire un aveu. Mais ne le répétez pas, mes amis me crucifieraient : j’adore le Vendredi fou.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Pardon ? Oui, oui, vous avez bien lu, j’aime cette journée où les prix dégringolent. Je suis fasciné de voir des produits inabordables devenir soudain accessibles.

Je sais, la plupart des commentateurs dénoncent cette journée inventée par les Américains. Ils conspuent ce phénomène moderne, qu’ils trouvent dégradant, qu’ils jugent à l’image de notre société de surconsommation.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Notre chroniqueur dit aimer « cette journée où les prix dégringolent » et être « fasciné de voir des produits inabordables devenir soudain accessibles ».

Pour eux, cette horde de clients qui se bousculent pour mettre la main sur le dernier gadget à la mode à une fraction du prix est le reflet du déclin de notre civilisation débile et de la perte des vraies valeurs que sont le partage, l’empathie et le mieux-être, et non l’avoir et l’apparence.

Je sais tout cela et je suis bien d’accord, dans l’ensemble. Vous me connaissez, je suis environnementaliste, je marche et prends les transports en commun tous les jours, je partage avec ma douce une vieille voiture les fins de semaine, je suis contre le gaspillage et je peine à comprendre la mode qui nous contraint à changer de vêtements trop souvent. Je sais tout cela.

Sauf que…

Sauf que je suis aussi un maniaque des prix et de la valeur des produits. Je ne parle pas du prix des céleris, que ma vie débridée m’empêche de magasiner, non, je parle des prix des produits très coûteux, comme les télés, les ordinateurs, les vêtements de plein air, les voyages et les électroménagers. Alors là, c’est autre chose.

En vieillissant, je ne mise plus, essentiellement, que sur des biens et services de bonne qualité, ayant compris que les bébelles « cheap », qui ne durent pas, font de nous des consommateurs frustrés. Ces produits jetables, en plus, sont davantage néfastes pour l’environnement. Je mise qualité-prix.

Cette obsession pour des produits de valeur à bon prix, vous l’aurez deviné, me pousse à consulter les sites internet où l’on a testé les skis, les sacs de couchage, les bottes de marche, les chaînes audio, les lave-vaisselle et tutti quanti.

Je cherche la meilleure valeur, au meilleur prix. Je prends mon temps et quand j’ai trouvé, j’achète.

C’est ce qui m’a amené, il y a deux ou trois ans, à suivre le mouvement de prix avant et après le Black Friday. Conclusion : il s’agit véritablement d’une journée – maintenant d’une semaine – où les prix sont au plus bas durant l’année. Oh, mon analyse n’a rien de scientifique, et en fin de saison, les prix chutent aussi, comme au Boxing Day, le lendemain de Noël, mais bon, ce fameux vendredi d’automne est particulier.

Tenez, je reluquais un sac à dos de 28 litres, il y a deux ans. Après avoir ratissé les sites internet et être passé en magasin pour les essayer, je me suis décidé à acheter un Gregory ou un Osprey, pour remplacer un sac à dos fini que je traînais depuis 20 ans. Le hic, c’était le prix : 160 $ plus taxes, ayoye ! Arrive le Vendredi noir des fous : 120 $ ! Du jour au lendemain, le sac de grande qualité et durable est devenu accessible. Qui dit mieux ?

J’ai constaté la même chose pour des bottes de marche Lowa. À aucun autre moment de l’année, le prix des Lowa n’a été affiché aussi bas que lors du « Vendredi black ». Je n’achète pas chaque fois, tant s’en faut, et il faut être vigilant, puisque certains trucs ne sont pas davantage en solde, malgré les annonces.

Autre raison de mon engouement, par déformation professionnelle sans doute : l’effet de la concurrence. Il suffit qu’un magasin de plein air charcute ses prix pour que les autres suivent. Le phénomène s’est accentué avec l’internet et le commerce électronique.

La guerre est féroce, et je me demande comment certains font pour arriver. Surtout, je comprends que les employés se tournent les pouces durant les semaines précédentes, puisque les clients attendent le fameux jour V pour faire tinter les tiroirs-caisses et scintiller les sites internet. Mais comme client, je n’en ai rien à cirer. Ce que je veux, ce sont de bons produits à bons prix.

Cette année, incroyable, le Vendredi fou a commencé deux semaines plus tôt. Des commerçants de produits électroniques ont lancé des pré-Vendredi fou, suivis une semaine plus tard par d’autres magasins pour divers produits. Vérification faite, cependant, seulement certaines marques de bas et de milieu de gamme étaient en solde, essentiellement, auxquelles se sont ajoutées les meilleures marques depuis mercredi de cette semaine.

Autre constatation : même le vin de la SAQ, les billets de spectacles et les forfaits voyage sont maintenant en solde, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Dans ce cas, je n’ai pas précisément vérifié s’il s’agissait de réelles baisses de prix pour des produits de valeur, dois-je dire.

Au bout du compte, selon moi, l’essentiel de la horde de clients fous du Vendredi noir ne cherche pas à surconsommer. Ils font comme moi et attendent le bon moment pour mettre la main sur les produits qu’ils convoitent, devenus accessibles. Ce phénomène, c’est l’effet des prix sur la demande.

Mais chut, mes amis me crucifieraient s’ils savaient…