L’adoption d’une loi spéciale pour mettre fin à la grève des quelque 3200 travailleurs du CN n’est tout simplement pas une solution viable dans le contexte politique actuel, soutient-on dans les rangs du gouvernement Trudeau, même si de plus en plus de voix s’élèvent pour exiger qu’il emprunte cette voie.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Une telle loi ne pourrait être adoptée rapidement en raison des procédures parlementaires incontournables qui suivent la tenue d’élections fédérales, a-t-on fait valoir lundi alors que des agriculteurs ont de nouveau manifesté leur colère devant les bureaux montréalais du premier ministre Justin Trudeau parce qu’ils sont incapables de s’approvisionner en propane pour sécher leurs récoltes.

La toute première obligation des députés, dès la reprise des travaux parlementaires prévue le jeudi 5 décembre, sera d’élire un nouveau président de la Chambre des communes, ont souligné à La Presse des sources gouvernementales.

Le même jour, le gouvernement libéral réélu doit présenter un discours qui sera lu au Sénat par la gouverneure générale Julie Payette et qui donnera officiellement le coup d’envoi des travaux du 43e Parlement. Et avant de déposer un projet de loi, les règles des Communes exigent qu’un ministre donne un préavis de 48 heures aux élus, à moins d’obtenir le consentement unanime pour procéder plus rapidement, ce qui est hautement improbable.

Désormais minoritaire aux Communes, le gouvernement Trudeau se buterait aussi à la vive opposition du Bloc québécois et du Nouveau Parti démocratique s’il tentait de forcer les cheminots à reprendre le travail par une loi spéciale. Ces deux partis politiques, qui sont des alliés traditionnels des syndicats, ont déjà fait savoir qu’ils s’opposaient à l’adoption d’une telle loi.

Ne pas faire dérailler les négociations

Mais surtout, brandir la menace d’une loi de retour au travail pourrait avoir comme conséquence immédiate de faire dérailler les négociations qui se poursuivent de façon intensive entre les deux parties à un rythme de 20 heures par jour en présence d’un médiateur, a-t-on fait valoir lundi.

L’adoption d’une loi spéciale n’est pas une option pour nous. Ça prendrait beaucoup de temps à aboutir et ça mettrait fin immédiatement aux négociations. La meilleure option, c’est de maintenir la pression sur les parties pour qu’elles en arrivent à une entente négociée.

Une source gouvernementale qui a requis l’anonymat afin de s’exprimer plus librement sur ce dossier

Le leader du gouvernement en Chambre, Pablo Rodriguez, a aussi écarté l’idée de rappeler le Parlement plus tôt que le 5 décembre.

Le ministre des Transports, Marc Garneau, et la ministre du Travail, Filomena Tassi, ont tous les deux de nouveau fait connaître leurs attentes aux deux parties au cours des dernières heures, a-t-on aussi indiqué. La vice-première ministre et ministre des Affaires intergouvernementales, Chrystia Freeland, ainsi que la ministre de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, ont également été saisies du dossier. « Nous avons nos plus gros canons qui travaillent sur ce dossier. »

Conscients des impacts sur l’économie nationale que la grève des cheminots du CN entraîne, les parties s’accusaient toujours mutuellement, lundi, de faire retarder les négociations.

« Au lieu de négocier de bonne foi, le CN semble vouloir prolonger ce conflit de travail, ajouter de l’huile sur le feu et dresser l’opinion publique contre des travailleurs qui veulent juste travailler dans un environnement sécuritaire », a déploré François Laporte, président de Teamsters Canada, dans un communiqué.

En contrepartie, la partie patronale assure négocier de bonne foi et collaborer avec les médiateurs fédéraux pour en venir à une entente.

« Le CN a proposé des solutions visant à mettre fin à la grève ou pour continuer les négociations sans nuire davantage à l’économie. La Compagnie a proposé au syndicat de retourner au travail et de soumettre les différends restants à l’arbitrage exécutoire volontaire, ce que le syndicat a refusé jusqu’à maintenant », a expliqué à La Presse Jonathan Abecassis, directeur des relations avec les médias du CN.

Québec presse Ottawa d’agir

Sans prononcer les mots « loi spéciale », le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, Jonatan Julien, a demandé à Ottawa de prendre « tous les moyens nécessaires pour régler la situation ». Il a également appelé le syndicat et le CN à trouver un terrain d’entente « le plus rapidement possible ».

Car le Québec est « en situation d’urgence », a-t-il insisté lundi. La province a des réserves de propane pouvant tenir jusqu’à samedi ou dimanche avec une consommation rationnée à 2,5 millions de litres par jour. La consommation normale est de 6 millions de litres à cette période-ci de l’année. Des options sont étudiées pour trouver plus de propane ailleurs, en particulier dans le Maine. Mais « c’est complexe en logistique », a indiqué M. Julien. Les demandes en propane des producteurs de grains, ce n’est « pas possible de les combler » tant que le conflit de travail perdure, selon lui.

Pour le député conservateur Luc Berthold, qui est porte-parole de son parti en matière d’agriculture, le gouvernement Trudeau est en train de rater le premier test de gestion de crise depuis sa réélection. « Idéalement, il aurait fallu rappeler le Parlement dès la semaine dernière pour se pencher sur ce dossier. Car plus le temps passe, plus les délais s’allongent et plus la crise s’aggrave. Il y a déjà des agriculteurs qui n’ont plus de propane à cause du rationnement qui a été imposé », a affirmé M. Berthold, ajoutant que des producteurs de grains pourraient encaisser de lourdes pertes.

Un impact dévastateur

La Fédération canadienne de l’agriculture tiendra une conférence de presse à Ottawa mercredi afin de souligner à grands traits l’impact dévastateur de cette grève ferroviaire sur les agriculteurs. « Le secteur agricole canadien dépend fortement du transport par chemin de fer de ses intrants agricoles (engrais), produits énergétiques (propane) et produits de base (céréales et viandes). Toute perturbation de ce service essentiel peut entraîner la perte de marchés et de récoltes et risque d’avoir un impact négatif sur le bien-être des animaux d’élevage », a martelé la Fédération lundi.

— Avec Tommy Chouinard et Audrey Ruel-Manseau, La Presse, et La Presse canadienne