Les économies dynamiques, en général, finissent par connaître une augmentation du coût de la vie. Pas toujours, mais très souvent.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Pensez à l’Alberta d’avant 2015. Le boom pétrolier a fait disparaître le chômage, poussant les entreprises à offrir gros pour attirer des employés de partout au Canada. Les salaires, le prix des maisons et le coût des services ont augmenté en flèche.

Pensez à la Suède, à la Suisse, à la Norvège, des économies dynamiques où les voyageurs canadiens doivent dépenser une fortune s’ils veulent y séjourner. Pour diverses raisons, ces pays ont progressivement vu leurs prix et leur monnaie augmenter à la suite d’une croissance prolongée.

Pourquoi est-ce que je vous en parle ? Parce qu’au dernier trimestre, le Québec a affiché la plus forte hausse de l’inflation de toutes les provinces canadiennes. Ainsi, entre juillet et septembre, l’indice des prix à la consommation a grimpé au rythme annuel de 2,2 %, comparativement à 1,9 % pour la moyenne canadienne.

Une hirondelle ne fait pas le printemps, me direz-vous. Sauf que cette hausse ressemble à une tendance de fond. Il s’agit en effet du plus fort bond de l’inflation au Québec depuis 2012. Il y a exactement trois ans, au sortir de l’austérité, l’inflation annualisée du troisième trimestre était de… 0,3 % !

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Cette hausse de l’inflation ne se traduit pas nécessairement par une perte de pouvoir d’achat pour les travailleurs. Ce peut même être le contraire. Depuis six mois, le boom de l’emploi a fait augmenter le salaire hebdomadaire moyen de 4,8 % à 6,2 % par rapport à l’an dernier. Il s’agit de la plus forte hausse depuis que cette série de données a commencé à être publiée, il y a 20 ans.

Cette hausse s’explique, entre autres, par une demande plus grande pour des employés qualifiés. « Ce sont des chiffres exceptionnels. Avec 140 000 postes vacants, il y a une concurrence plus féroce pour avoir des employés, ce qui fait hausser les salaires », me dit Jean-Guy Côté, directeur associé à l’Institut du Québec.

Pendant longtemps, on s’est demandé pourquoi les salaires au Québec n’augmentaient pas dans le contexte de la pénurie de main-d’œuvre. C’était une question de temps, et il faut maintenant en parler au passé. Ce changement sera conjugué, l’an prochain, avec une baisse récurrente des impôts provinciaux de quelque 1,7 milliard (1).

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Quiconque a tâté le marché des maisons unifamiliales dans la région de Montréal est à même de le constater. À Laval, sitôt les pancartes affichées, des offres sont déposées. L’immobilier est le refuge de l’inflation, dit-on.

Durant la période de faible inflation au Québec, l’économiste Jean-Luc Landry avait lancé un pavé dans la mare. À ceux qui bénissaient l’inflation relativement faible, il répliquait qu’elle s’expliquait par une économie anémique, où les impôts sont élevés, et que cette inflation faible se répercutait négativement sur le prix des maisons.

Les autos et les fruits ne sont pas vendus moins cher ici malgré ce contexte peu inflationniste, disait-il, puisqu’ils sont soumis aux conditions du marché international. Ce n’est pas le cas des maisons, fixées dans le sol. En comparaison, le dynamisme de Toronto et de Vancouver a fait monter les prix des maisons ces dernières décennies.

Avantages et inconvénients

Cela dit, le retour de l’inflation au Québec a des avantages et des inconvénients. Pour les employés du gouvernement du Québec, la hausse de l’indice des prix à la consommation tombe à point : le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, pourra difficilement freiner les demandes par l’argument de la faible inflation.

D’ailleurs, dans le mini-budget du Québec de la semaine dernière, le ministère des Finances prévoit que le taux d’inflation sera de 2,2 % pour l’ensemble de l’année 2019 et de 2,2 % aussi en 2020, avant de retomber à 2 % pour les trois années suivantes.

Autres bénéficiaires : les voyageurs. Il va sans dire que des salaires en hausse et des impôts en baisse favorisent le pouvoir d’achat, notamment face aux économies étrangères. 

Le dynamisme du Québec et de l’Ontario a d’ailleurs obligé la Banque du Canada à maintenir inchangé son taux d’intérêt, il y a deux semaines, contrairement à ce qu’ont fait la Réserve fédérale américaine et 35 autres banques centrales dans le monde, dont les taux sont en baisse.

Si la Banque du Canada avait abaissé elle aussi son taux directeur pour accommoder des régions canadiennes où l’économie est faible, le geste aurait fait pression à la baisse sur le dollar, ce qui aurait nui aux voyageurs.

Certains n’y trouveront pas leur compte. Bien des personnes âgées ne touchent pas de grosses rentes, qui ne sont pas toujours pleinement indexées à l’inflation. Une hausse des prix diminuera leur pouvoir d’achat, sans qu’ils puissent rien y faire, d’autant plus que le rendement des titres à revenus fixes demeure bas.

Autre effet, cette fois si l’inflation et la hausse des salaires au Québec demeurent plus fortes à long terme  : le Québec pourra diminuer plus vite sa dépendance à la péréquation. Les paiements que le Québec reçoit du fédéral demeurent élevés parce que nos salaires sont nettement plus bas qu’en Alberta et en Ontario, en moyenne. Si nos salaires augmentent plus vite, le fossé qui nous sépare s’effacera, progressivement, et les versements de péréquation diminueront.

Le Québec vit donc une période inflationniste, pendant que les grandes économies du monde vivent exactement l’inverse, soit des pressions déflationnistes, fait remarquer l’économiste Maurice Marchon. Il reste à voir combien de temps cette situation durera.

1. Cette baisse récurrente de 1,7 milliard est une addition des mesures qui ont des effets sur les années 2018, 2019, 2020 et suivantes. Elles visent essentiellement les familles.