« C’est le Trans Mountain de l’Est. C’est le nouveau Énergie Est », dit le militant Adrien Guibert-Barthez, co-porte-parole de la Coalition Fjord.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

« À un moment donné, on va faire quoi ? Devenir Val-Jalbert ? », demande le député conservateur Richard Martel.

Est-ce possible de protéger l’environnement tout en faisant croître l’économie et en créant des emplois ? Le dilemme ne peut pas être plus concret qu’au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où un énorme projet énergétique domine le paysage électoral à l’approche du scrutin fédéral du 21 octobre.

Le projet de l’entreprise GNL Québec : un gazoduc qui amènera du gaz naturel de l’Ouest canadien, et une usine de transformation du gaz au Saguenay qui permettra d’exporter le gaz vers l’Europe et l’Asie. Au total, un projet de 14 milliards de dollars – le plus important investissement privé de l’histoire du Québec, rien de moins.

Mais c’est du gaz naturel liquéfié, une énergie fossile polluante, à la veille d’une campagne électorale qui s’annonce axée sur l’environnement. Et il y a aussi la crainte d’impact environnemental sur le béluga.

Déjà un enjeu

Le projet est déjà un enjeu électoral au Saguenay, mais des groupes environnementaux espèrent qu’il le devienne dans toute la province. Hier, ils ont remis à plusieurs politiciens une pétition signée par 40 000 personnes qui s’opposent au projet. Justin Trudeau en a reçu un exemplaire, mais il se tient loin du débat même si Ottawa devra éventuellement avaliser le projet.

Avant de se prononcer, les libéraux attendent l’évaluation environnementale fédérale « fondée sur la science, les preuves et les connaissances traditionnelles autochtones. C’est ce à quoi les Canadiens s’attendent et nous continuerons de le faire », indique par écrit le cabinet de la ministre fédérale de l’Environnement, Catherine McKenna. Le gazoduc et le projet d’usine de gaz naturel liquéfié font actuellement l’objet d’examens environnementaux à Ottawa comme à Québec – par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

La réponse des libéraux est trop « confuse » au goût des groupes environnementaux. Selon eux, Justin Trudeau ne pourra mettre ses habits de leader vert tout en restant silencieux sur ce projet.

On ne peut pas faire une chose et son contraire : ce n’est pas parce qu’on investit dans les transports en commun qu’on peut se permettre ce projet-là.

Christian Simard, directeur général de Nature Québec

« Avec l’urgence climatique, on ne peut plus se permettre d’appuyer sur le frein et l’accélérateur en même temps. Les politiques de M. Trudeau ressemblent plus à un buffet chinois de mesures et de contre-mesures qu’à une politique pour relever le défi climatique », ajoute M. Simard.

À leur décharge, les libéraux de Justin Trudeau ne sont pas les seuls à souffler le chaud et le froid dans le dossier de GNL Québec. Le Bloc québécois veut attendre les conclusions de l’étude du BAPE. Le Nouveau Parti démocratique n’a pas rappelé La Presse hier. Seul le Parti conservateur du Canada a une position plus tranchée : il appuie le projet, à condition qu’il passe avec succès les évaluations environnementales. C’est aussi la position de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord.

« On est pour le projet, c’est bon pour la région, ça amène des jobs, ça crée de la richesse. On peut développer l’expertise, le gaz est en progression constante, la demande est forte, c’est un projet qu’on a la chance d’avoir chez nous, un projet qui va être plus vert qu’ailleurs », dit Richard Martel, député conservateur de Chicoutimi–Le Fjord.

Le projet créerait jusqu’à 4000 emplois pendant la construction de l’usine (soit pendant quatre ans), puis 300 emplois permanents dans une région aux prises avec un déclin démographique.

Un projet vert ou noir?

Ce mégaprojet énergétique peut-il réduire les émissions de gaz à effet de serre ?

La réponse n’est pas simple – tout comme le dilemme des Saguenéens, préoccupés à la fois par l’environnement (ils sont fiers de leur fjord) et par le déclin démographique de leur région.

Oui, le projet est bon pour l’environnement, répond le promoteur GNL Québec (qui est la propriété d’investisseurs américains). Comment est-ce possible ? C’est que le gaz naturel liquéfié au Saguenay sera ensuite envoyé par bateau en Europe et en Asie pour remplacer des énergies plus polluantes comme le charbon. GNL Québec prévoit que 60 % de sa production remplacera du charbon en Europe et en Asie. Et même s’il remplace du gaz naturel, celui produit au Saguenay sera moins polluant parce que l’usine fonctionne à l’hydroélectricité.

« La lutte contre les changements climatiques, c’est l’essence de notre projet », affirme Stéphanie Fortin, directrice des affaires publiques de GNL Québec.

Ça reste une énergie fossile, on n’est pas en train de faire de la magie, mais on est moins polluant et plus efficace [que les autres usines de gaz naturel liquéfié qui sont alimentées par leur propre gaz naturel]. C’est notre ambition de faire comme l’aluminium vert du Saguenay.

Stéphanie Fortin

L’entreprise prévoit que l’impact environnemental net à l’échelle mondiale serait une diminution d’environ 19 millions de tonnes de CO2 par an, selon des calculs effectués par les chercheurs du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) de Polytechnique Montréal à partir des prévisions de GNL Québec. En guise de comparaison, le Québec au complet a produit environ 79 millions de tonnes de CO2 en 2016.

Les groupes environnementaux ne croient pas du tout à ce scénario. Environ 150 scientifiques s’opposent au projet, estimant qu’il ajouterait plutôt 30 millions de tonnes de CO2 par an.

« Au final, ce que le projet recherche, c’est trouver de nouveaux marchés pour le gaz canadien. On ne peut pas augmenter massivement l’offre d’énergie fossile en espérant avoir un gain environnemental. Ça nous apparaît hérétique », dit Christian Simard, directeur général de Nature Québec.

« Peu importe comment l’entreprise essaie de le rendre beau, ça va toujours rester un projet du passé. C’est du gaz », dit Adrien Guibert-Barthez, co-porte-parole de la Coalition Fjord, un organisme régional du Saguenay.