Dans le temps, la vie des villages tournait autour de l’église et du magasin général. Cet été, notre chroniqueuse Stéphanie Grammond visite ces commerces qui témoignent de la vitalité économique de leur patelin.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Madeleine et Denis Veilleux n’ont pas pris de vacances depuis 22 ans. Mais ils sont loin de s’en plaindre.

Six jours sur sept, le couple accueille la clientèle qui se pointe au magasin général Marcel Bellavance, établi depuis presque 70 ans dans le patelin de Saint-Elphège, en pleine région agricole du Centre-du-Québec. Le commerce est fermé le dimanche, mais il faut faire le ménage et l’inventaire.

Alors, ça n’arrête jamais. Parfois, le couple s’accorde un dimanche de répit. Mais une semaine complète, jamais.

« En 1997, on a pris chacun trois jours de vacances, mais pas en même temps », précise Madeleine, en me guidant dans les allées où l’on trouve autant des pompes à puisard et des bottes de caoutchouc que du spaghetti en conserve et des cartes d’anniversaire.

Depuis près de 50 ans, la vie de Madeleine est ici. Dans ce commerce où elle a commencé à travailler à 21 ans, au rayon de l’épicerie, des vêtements et chaussures. Dans ce commerce qu’elle a racheté avec son mari il y a presque 30 ans des mains de Marcel Bellavance, qui y avait lui-même vécu 40 ans.

« On n’est pas des changeux de place », sourit la propriétaire. J’avoue qu’en matière de stabilité en emploi, son parcours est difficile à battre.

Pour Denis, ce rythme de travail ininterrompu est tout naturel, lui qui a bossé longtemps dans une ferme. Les animaux ne prennent pas congé. Alors les travailleurs non plus.

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Des fermes, il y en a partout à Saint-Elphège, une toute petite municipalité sur le bord de la rivière Saint-François où roulent quelques cyclistes dans un décor pastoral. Le parc qui jouxte l’église, tout près du magasin général, est leur rendez-vous.

« T’as remarqué ? me demande Denis. Ce ne sont plus des petites fermes. Ce sont toutes des grosses. Les autres ont disparu. »

Faute de relève, les fermes familiales ont été rachetées par de plus grands exploitants qui se spécialisent dans les vaches laitières, les poulets et différentes cultures comme le maïs.

Les changements à la vie agricole ont modelé les affaires du magasin général, qui est surtout une quincaillerie.

Avant, on y vendait beaucoup plus de tubulures pour amener de l’eau jusque dans les champs où paissaient les animaux. Mais aujourd’hui, les vaches restent dans les étables. Finie l’herbe fraîche. Finie la tubulure.

« Maintenant, ils sont obligés de leur mettre des tapis en caoutchouc dans les étables. C’est moins dur que direct sur le ciment pour les vaches, surtout celles qui sont attachées toute la journée à la même place », m’explique Madeleine.

Aussi, le commerce a cessé de vendre de la moulée pour les vaches, les veaux et les chevaux.

« Asteure, ils achètent ça en vrac », dit Madeleine.

Mais elle tient encore de la moulée pour la volaille. Si jamais vous avez l’âme d’un fermier en herbe, vous pouvez lui commander des poules pour avoir des œufs frais ou pour manger de la viande 100 % maison. Les cages arrivent au magasin général tous les printemps.

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La propriétaire m’entraîne maintenant dans les entrepôts à l’arrière du magasin où les clients peuvent se balader à leur gré. On y trouve un joyeux bric-à-brac d’objets inusités pour une Montréalaise comme moi totalement ignorante de la réalité agricole, même si mon père est né dans une ferme.

« T’as pas dû y aller souvent ! », me lance Madeleine d’un ton gentiment moqueur.

Dans un coin, il y a de la ripe qu’on peut utiliser comme litière pour les animaux au lieu de la paille. Plus loin se trouve une étrange machine…

« C’est une filière », m’explique Madeleine.

« Ah bon ? Pas trop le genre de celle que j’ai au bureau », dis-je avant de comprendre que l’outil permet de faire des filets au bout des tuyaux permettant ensuite de les visser.

À l’étage, s’entassent des moustiquaires, des bâtons de hockey, des surplus de chaussures, des fils électriques, des pots de jardinage, alouette.

Avec le temps, les besoins ont changé. Les bons vieux ciseaux à bois ont perdu de leur popularité. Mais les outils à air comprimé se sont taillé une place. Un pan de mur de vêtements de travail a remplacé la section épicerie qui s’est transformée en dépanneur.

Si les Elphègeois ne font plus leur épicerie dans leur patelin, les résidants des villages voisins aux noms pittoresques viennent au magasin général.

Il faut dire qu’à La Visitation-de-Yamaska, il n’y a même pas de dépanneur. Et à Saint-Zéphirin-de-Courval, on ne trouve ni quincaillerie ni station-service. Alors si vous voulez mettre un peu d’essence dans votre tondeuse à gazon, les deux vieilles pompes de Marcel Bellavance, qui sont toujours fonctionnelles, feront très bien l’affaire.

Mais pour le matériel de construction, il y a moins de choix qu’auparavant, admet Madeleine. C’est vraiment du dépannage, car il est difficile de concurrencer les grandes surfaces quand on achète en faible quantité.

Et à 70 ans, le couple ne veut pas rester coincé avec trop de stock lorsqu’il prendra sa retraite. Car il est rendu là.

« Je ne garderai pas ça jusqu’à 80 ans ! », lance Madeleine.

Mais il n’est pas vraiment question de retraite.

« On va se trouver d’autres jobs, au lieu d’arrêter à 100 % », promet Denis, qui est capable de tout faire. Plomberie, électricité… Il n’est pas arrêtable, je vous le dis !

Saint-Elphège en bref Date de constitution : 1886 Région administrative : Centre-du-Québec MRC : Nicolet-Yamaska Superficie : 42 km2 Population : 288 Source : ministère des Affaires municipales et de l’Habitation du Québec