Le monde n’est pas blanc ou noir.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Il n’est pas vert ou brun non plus.

Dans tous les grands débats de société, la nuance doit trouver sa place. On doit comprendre que, parfois, le mieux est l’ennemi du bien. Que la paix est un objectif que l’on atteint quand on peut serrer la main de ses adversaires, pas de ses alliés.

Le dossier du climat, de l’urgence climatique, donne souvent lieu à des discussions campées remplies d’anges et de démons.

Pourtant, comme me le confiait récemment la grande investisseuse verte Andrée-Lise Méthot, de Cycle Capital, l’avenir climatique ne sera porteur que si on le remplit de solutions bienfaisantes. 

La diabolisation n’est pas la voie à suivre.

Hier, une série de grands acteurs de notre économie ont signé et envoyé conjointement une lettre aux gouvernements canadiens – central, provinciaux, locaux – enjoignant aux décideurs d’accélérer le virage vert de l’économie canadienne.

Et le document est signé, justement, par un groupe plutôt hétérogène de gens dont on pourrait penser qu’ils ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde.

On y retrouve des leaders et porte-parole de grands secteurs industriels comme le pétrole, l’aluminium, les mines, mais aussi des banques, des produits de grande consommation. Et parmi les signataires, on découvre aussi le Syndicat des Métallos ainsi que le Youth Climate Lab, un organisme de jeunes qui réfléchissent et cherchent des solutions au sujet des changements climatiques.

« En gros, ce qu’on demande, c’est qu’on arrête de parler de ces enjeux comme si ça se résumait à opposer le pétrole au climat, pour voir beaucoup plus loin », résume Stewart Elgie, professeur de droit et d’économie à l’Université d’Ottawa, spécialiste des questions liées à une éventuelle future prospérité verte et coprésident de l’Institut pour l’IntelliProspérité, organisme de recherche derrière cette initiative.

« On a tous intérêt à travailler ensemble pour le virage vers une économie propre. Parce que c’est aussi une opportunité économique. »

En gros, ce que j’ai compris en discutant notamment avec Jean Simard, président et chef de la direction de l’Association de l’aluminium du Canada, signataire de la lettre, c’est que les industries montrées du doigt, à tort ou à raison, par tous ceux qui veulent un virage vert draconien rapidement veulent qu’on leur donne une chance de le faire, le fameux virage. Un virage qu’elles ont souvent commencé à amorcer elles-mêmes. (M. Simard mentionne notamment, bien sûr, le secteur de l’aluminium, qui est depuis longtemps dans un processus de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre.) Mais qu’elles veulent amener plus loin.

Les signataires demandent notamment aux gouvernements de devenir des agents de changement en aidant financièrement, en achetant, en investissant dans les projets verts.

Parce que oui, le secteur privé peut faire plein de changements, et il le fait, a insisté M. Simard. Mais un changement économique structurel aussi radical que ce qui est nécessaire actuellement – il compare la situation à la restructuration manufacturière nécessaire pour l’effort de la Seconde Guerre mondiale – ne peut se faire sans un engagement actif des pouvoirs publics.

Stewart Elgie parle de la nécessité pour les gouvernements de créer des infrastructures du futur, un peu comme la Caisse de dépôt et placement l’a fait au Québec avec le Réseau express métropolitain (REM). Il faut réfléchir à plus de transports collectifs, note le professeur, et des transports utilisant des énergies propres. Il faut aussi penser aux infrastructures de distribution énergétique nouvelles, pour permettre à tout le monde de se brancher sur les énergies propres.

Les appels d’offres du gouvernement pourraient avoir des volets verts plus exigeants pour encourager les nouveaux matériaux, les nouvelles façons de construire.

M. Elgie croit que les gouvernements ont aussi un rôle à jouer pour s’assurer qu’on protège la nature. Et il est vrai que la réglementation en matière agricole, notamment, pourrait être beaucoup plus moderne, pour arrêter la dégradation des sols, autant par le sur-labourage que par l’utilisation d’engrais trop synthétiques, en trop grandes quantités. 

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La liste de gestes qui pourraient être faits par les gouvernements est longue. Autant du côté des lois que des incitatifs fiscaux, quand on ne parle pas de subventions directes.

« On a besoin d’un vrai partenariat public-privé », affirme Stewart Elgie, d’IntelliProspérité. Il faut que les élus utilisent leurs leviers, pour savoir se retirer et laisser le secteur privé prendre le volant pour la suite. 

Et puis, il faut continuer de taxer le carbone. Parce que si on veut que les entreprises aillent vers le vert, vers le propre, il faut des raisons financières de le faire.

Tous ces signataires auront beau être pour la vertu, aux côtés de Greta Thunberg et heureux de prendre des transports en commun en direction du propre, ils demeurent attachés à une logique du profit.

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Est-ce naïf de penser que la grande industrie, les grands groupes commerciaux comme la Banque Royale ou Unilever, tous signataires, peuvent vraiment devenir verts ? 

Je poserais la question autrement : n’est-ce pas totalement cynique de ne pas y croire ? 

Même si on doit, en bout de ligne, chercher une diminution de la consommation pour sauver la planète – moins de biens, moins de déchets, moins d’énergie –, il y a néanmoins un immense potentiel économique, financier, dans la transition énergétique et la transition vers un univers du non-jetable.

Ces acteurs ont intérêt à plonger dans cette modernité.

Leur démarche est nécessaire.

Ottawa, Québec, Edmonton, Toronto ? Les avez-vous entendus ?