Louis Robert n’est pas impressionné.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Pour l’agronome, le vrai vrai ménage qui doit être fait dans le dossier des pesticides et compagnie, mais surtout des conflits d’intérêts des différents acteurs agricoles — incluant ceux qui sont supposés défendre le public —, n’a pas encore beaucoup avancé.

Oui, on en parle depuis janvier. Parce que son congédiement du ministère de l’Agriculture, comme lanceur d’alerte, à la suite d’un reportage de Thomas Gerbet à Radio-Canada a provoqué des réactions, des interrogations, des inquiétudes.

Mais les changements de fond sont lents.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

L’agronome Louis Robert a été congédié par le ministère de l’Agriculture après avoir pris part à un reportage de Radio-Canada comme lanceur d’alerte.

Oui, la semaine dernière, tout juste avant Pâques, un pas a été fait dans une situation précise.

Christian Overbeek, celui qui était à la fois président du conseil d’administration du Centre de recherche sur les grains — un organisme majoritairement financé par les fonds publics dont une des missions est de faire de la recherche scientifique pour diminuer l’usage des pesticides nocifs pour l’environnement —, ET président des Producteurs de grains du Québec, un syndicat affilié à l’Union des producteurs agricoles (UPA), ET un lobbyiste enregistré pour intervenir auprès du gouvernement concernant le projet de règlement modifiant le Code de gestion des pesticides, a annoncé qu’il quittait son poste.

Ça, c’est un début de changement parce que c’était le genre de situation à chapeaux multiples que l’agronome estimait inacceptable.

« Mais que se passe-t-il avec les autres administrateurs ? », demande M. Robert, en entrevue. Et que se passe-t-il dans les autres organismes où il y a des conflits d’intérêts ?

« Il ne faut pas personnaliser ces enjeux, dit-il. Ce n’est pas une seule personne, le problème. »

Le problème, c’est un système.

Le problème, dit l’agronome, c’est qu’on accepte que des représentants d’entreprises qui vendent des engrais chimiques, pesticides et herbicides agissent comme s’ils étaient indépendants alors qu’ils ne le sont pas. Notamment, qu’ils siègent à la direction d’un organisme financé en grande partie par le public, comme le Centre de recherche sur les grains, dont un des mandats est de trouver des façons de diminuer l’utilisation desdits produits.

Selon lui, ce sont donc tous les membres du conseil du Centre de recherche — aussi appelé CEROM — qui devraient être remerciés pour qu’on recommence à zéro avec des représentants vraiment totalement indépendants.

Il croyait que c’était ce que le ministre voulait faire. Que c’était ça, la condition pour que le gouvernement continue de jouer les bailleurs de fonds.

Mais pour le moment, on ne sait pas ce qui arrive.

Aucune démission en bloc n’a été annoncée. En Chambre la semaine dernière, le ministre n’a parlé que du départ du président du C.A. du CEROM.

Or, deux des sept membres du conseil d’administration du CEROM sont, aux dernières nouvelles, des représentants de La Coop fédérée, un géant de l’agriculture et un important fournisseur d’engrais chimiques, de pesticides. « Ils vendent toutes les fournitures », explique M. Robert. Et le trésorier du C.A. est toujours un directeur général chez Synagri, un autre vendeur de fertilisants et de pesticides.

En entrevue à La Presse canadienne, le directeur général du CEROM a expliqué que toutes les recommandations d’un rapport d’urgence sur la situation, recommandant notamment une nouvelle indépendance fortifiée des membres du C.A., ont été acceptées.

Alors, est-ce que l’organisme deviendra réellement indépendant ?

Quand ?

Et que se passe-t-il ailleurs ? Par exemple dans la demi-douzaine de centres de recherche dans le domaine agricole financés par le ministère de l’Agriculture où, là encore, l’industrie est très présente.

Louis Robert attend.

Et en attendant, il brigue la présidence de l’Ordre des agronomes, un processus en continu qui prendra fin le 9 mai.

Son programme électoral : faire changer les choses. Pour que les rôles de chacun soient clairs.

M. Robert n’a pas de problème avec les agronomes qui travaillent pour des entreprises privées et qui défendent les intérêts de leurs employeurs, si c’est ce qu’ils veulent.

Là où il a un problème, c’est quand professionnalisme et intérêts se mélangent.

C’est quand on évalue des situations et qu’on prescrit des solutions qui incluent d’acheter des produits de son employeur. Or, c’est le cas d’une majorité d’agronomes actuellement.

Imaginez si les médecins travaillaient ouvertement pour les entreprises pharmaceutiques dont ils prescrivent les médicaments. 

« Ça peut exister parfois, précise M. Robert. Mais ce n’est pas endossé par le système. »

Or actuellement, en agriculture, cette situation est répandue et n’est pas remise en question. Et ça vaut autant pour la prescription professionnelle de pesticides que d’engrais chimiques. Or, ceux-ci sont eux aussi sources de problèmes, notamment pour l’environnement.

On commence à mieux deviner pourquoi notre route vers la modernisation, vers le nettoyage de notre agriculture de toute sa chimie, est si lente.

Dans un monde idéal, croit Louis Robert, on trouverait des solutions pour ne pas avoir autant recours à des engrais chimiques et à des pesticides et herbicides. Et il existe de meilleures façons de travailler qui ne nécessitent pas non plus, dit-il, des transformations radicales vers le biologique pour tous du jour au lendemain.

Mais pourquoi ne met-on pas des efforts « de façon sincère » pour trouver ces « techniques intégrées », plus naturelles ?

Parce que beaucoup de gens, dans le système, tout le système, ne font rien pour que ça réussisse.