Fini les cours d'anglais et de piano: Conrad Black est un homme libre. Libéré d'une prison de Floride hier en échange d'une caution de 2 millions US, l'ex-matricule 18330-424 veut revenir au Canada en attendant la suite de son procès criminel à Chicago. Un souhait qui pourrait être difficile à réaliser à court terme parce qu'il n'a plus de passeport.

Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

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Par l'entremise de son avocat, l'ancien magnat des médias a demandé à la Cour la permission de retourner à Toronto en attendant la suite de son procès criminel pour fraude et entrave à la justice à Chicago. «M. Black est torontois», a dit son avocat Miguel Estrada. La juge Amy St. Eve a penché en faveur des arguments du gouvernement américain, qui veut que Lord Black reste en territoire américain pour l'instant. La juge St. Eve prendra une décision finale demain sur les conditions de libération de Lord Black.

L'ancien PDG de Hollinger International, né à Montréal, aurait passé sa première journée en liberté depuis 28 mois à sa résidence d'une valeur de 32,6 millions US située sur le bord de la mer à Palm Beach en Floride, selon certains médias. Son avocat croyait qu'il séjournerait plutôt à l'hôtel.

Même avec la permission de la Cour, Conrad Black aura de la difficulté à regagner le Canada. L'imbroglio? Son passeport britannique n'est plus valide depuis 2009 et il a renoncé à sa citoyenneté canadienne et son passeport canadien en 2001 lorsqu'il a été ennobli baron de Crossharbour par la reine d'Angleterre. Sans passeport valide, il ne peut quitter les États-Unis.

«Ça va être plus compliqué de revenir au Canada car il n'est plus citoyen canadien», dit l'avocat criminaliste Bernard Grenier, juge à la retraite qui a siégé 22 ans à la Cour du Québec avant de retourner à la pratique privée.

Malgré ses problèmes de passeport, Conrad Black sait où il sera demain: au palais de justice de Chicago. Il doit y comparaître devant la juge Amy St. Eve, qui pourrait lever son interdiction de quitter les États-Unis en retour de garanties financières. Hier, c'est un ami de Conrad Black, l'homme d'affaires Roger Hertog, qui a allongé la somme de 2 millions US nécessaire à sa libération. La procureure Julie Porter a indiqué que le gouvernement américain ne s'opposerait pas systématiquement au départ de Lord Black du pays avant la réouverture de son procès, à condition que l'ex-prisonnier fournisse des garanties financières jugées suffisantes par la Cour.

Le mois dernier, la Cour suprême des États-Unis a ordonné la tenue d'un nouveau procès pour fraude à l'égard de Conrad Black. Le plus haut tribunal américain a réduit la portée d'une notion de droit utilisée pour condamner M. Black.

Au terme de son procès, M. Black a été condamné en décembre 2007 à des peines de prison concurrentes de trois ans pour fraude et six ans et demi pour entrave à la justice. Le gouvernement américain devra bientôt trancher entre la tenue d'un nouveau procès pour fraude ou le retrait des accusations.

«Le vent a tourné en faveur de M. Black, dit l'ancien juge Bernard Grenier. Si le gouvernement décide de recommencer le procès, est-ce que les 28 mois de prison déjà purgés par Conrad Black vont le dissuader? C'est fort possible. C'est une décision judicio-politique.»

Selon le procureur américain Eric Sussman, Conrad Black devrait rester en prison peu importe l'issue de son procès pour fraude car il a été condamné à six ans et demi de prison pour entrave à la justice. Le camp Black fera valoir que sans l'accusation de fraude, celle d'entrave à la justice ne tient plus.

Conrad Black, 65 ans, a commencé à purger sa peine en mars 2008. Sa conduite en prison aurait été exemplaire. Dans ses temps libres, il enseignait l'anglais aux prisonniers espagnols, apprenait le piano et envoyait des lettres d'opinion aux journaux. En vertu de sa peine actuelle, il ne peut être libéré avant le 30 octobre 2013.

Même s'il gagne son procès criminel, l'ancien grand patron de Hollinger International a un autre rendez-vous en cour: le fisc américain lui réclame 71 millions US en impôts impayés.

À son apogée, Conrad Black possédait par l'entremise de Hollinger International des centaines de journaux, dont le Chicago Sun-Times, le Daily Telegraph de Londres, le Jerusalem Post et le National Post au Canada.

Avec La Presse Canadienne et The Globe and Mail

L'ASCENSION ET LA CHUTE D'UN TITAN

1969

Conrad Black achète le Sherbrooke Daily Record, en Estrie.

1986

Acquisition du Daily Telegraph, de Londres.

1994

Achat du Chicago Sun-Times.

2001

Devient Lord Black de Crossharbour.

2003

Début de l'enquête sur Hollinger International, holding de M. Black, concernant des allégations de manipulations comptables et de paiements douteux versés à la direction.

Début 2004

Hollinger intente une poursuite contre Black et son associé, David Radler.

2005

Black et trois de ses associés sont accusés de fraude et d'obstruction de la justice aux États-Unis.

2007

Juillet

Conrad Black est jugé coupable des accusations portées contre lui.

Décembre

Il est condamné à 6 ans et demi de prison et à une amende de 125 000$

2010

Juin

La Cour suprême des États-Unis invalide les condamnations pour fraude prononcées contre lui.

Hier

Une cour d'appel fédérale émet une ordonnance de libération conditionnelle à l'intention de l'exmagnat de la presse. Une caution de 2 millions US a été fixée, mais l'homme d'affaires déchu devra demeurer en sol américain.