Le 25 septembre dernier, des scientifiques américains ont réussi à faire fonctionner sur un humain le rein d’un porc génétiquement modifié. Cette percée pourrait-elle représenter l’avenir des transplantations d’organes ?

Publié le 3 déc. 2021
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Ce jour-là, à l’hôpital NYU Langone de New York, un rein de porc génétiquement modifié a été transplanté avec succès chez un homme. Le rein n’a pas été à proprement parler implanté à l’intérieur du corps, mais a été connecté aux vaisseaux sanguins au niveau de la jambe d’un patient en état de mort cérébrale.

PHOTO JOE CARROTTA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un rein de porc génétiquement modifié a été transplanté avec succès chez un homme à l’hôpital NYU Langone de New York, le 25 septembre dernier.

Pendant les deux jours et demi qu’a duré l’expérience, le rein a bien fonctionné, il a produit de l’urine et n’a pas été rejeté par l’humain. Le respirateur artificiel du patient a été arrêté 48 heures après la greffe, ce qui a mis fin à l’expérience.

« Je suis un éternel optimiste. Je trouve toujours ça encourageant. C’est une très bonne avancée », a soutenu Michel Lallier, chirurgien pédiatrique et spécialiste des greffes chez les enfants au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine.

Bien que l’expérience ait été de durée limitée, les médecins estiment qu’il s’agit d’un premier pas important pour l’avenir des transplantations d’organes. « Ça ouvre la porte à aller un peu plus loin, alors c’est un très grand pas dans la xénotransplantation [transplantation d’une espèce à une autre] », croit le DLallier.

Quelques chiffres

390

Nombre de personnes qui ont pu avoir une transplantation au Québec en 2020, dont 215 pour un rein.

48 %

Pourcentage des donneurs qui étaient âgés de 50 à 70 ans.

802

Nombre de personnes en attente d’un organe en 2020, dont 537 pour un rein.

43

Nombre de Québécois qui sont morts dans l’attente d’un transplant en 2020.

Source : Transplant Québec

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Marie-Chantal Fortin, néphrologue au sein de l’équipe de transplantation rénale du Centre hospitalier de l’Université de Montréal

Au Québec, les personnes attendent environ 2 ans, soit 538 jours, pour une greffe de rein et certains meurent dans l’attente d’un transplant. Le message, c’est de signer sa carte d’organes et d’en parler à ses proches. Si on a l’occasion d’être un donneur vivant, pour son entourage ou pour un inconnu, c’est aussi quelque chose qui peut contribuer à transplanter plus de patients.

La Dre Marie-Chantal Fortin, néphrologue au sein de l’équipe de transplantation rénale du Centre hospitalier de l’Université de Montréal

Histoire de rejet

PHOTO MATHIEU WADDELL, ARCHIVES LA PRESSE

Les risques de rejet de greffe sont accentués dans le cas d’une greffe d’un animal à l’humain.

Le rejet de greffe survient lorsque le système immunitaire du patient réagit au nouvel organe, qu’il perçoit comme une menace. Un groupe sanguin différent entre le donneur et le receveur est une cause fréquente de rejet d’organe.

« Ça m’est arrivé une fois. Il y avait eu une erreur de laboratoire et on a greffé un patient avec un rein qui n’avait pas le même groupe sanguin. Une heure après avoir fini nos sutures et remis le sang du receveur dans l’organe, l’organe était noir. Je n’avais jamais vu ça », s’est remémoré le DLallier.

Les risques de rejet de greffe sont accentués dans le cas d’une greffe d’un animal à l’humain. « On n’a pas l’habitude d’avoir un rein de porc, donc nos anticorps réagissent fortement », a expliqué le chirurgien.

L’organisme humain contient des anticorps qui s’attaquent à un type de sucre présent normalement sur toutes les cellules des porcs, ce qui provoque un rejet immédiat de l’organe. Dans le cas de l’expérience, l’animal avait été génétiquement modifié pour ne plus produire ce sucre, ce qui a évité le rejet rapide de l’organe.

Porc, primate ou chèvre ?

Les reins de porc sont souvent privilégiés lors des greffes, puisque l’organe est très similaire à celui de l’humain. « Par contre, on ne pourrait pas prendre le foie de porc, parce qu’il ne ressemble pas du tout au foie de l’humain », a indiqué le chirurgien. Les valves cardiaques de porc sont déjà très utilisées chez les humains, et la peau de cet animal peut être utilisée pour des greffes sur de grands brûlés.

L’idéal serait de prendre les organes des primates, parce que ce sont les plus semblables aux humains, a ajouté le DLallier. « Mais je pense que les sociétés savantes auraient beaucoup de difficulté à accepter qu’on élève des primates pour le don d’organes. Les porcs, on les élève déjà pour la nourriture, donc ça passe beaucoup plus facilement », a-t-il expliqué.

Quelques histoires de greffes

Les xénogreffes, d’une espèce à une autre, ne sont pas nouvelles. Les médecins ont tenté l’expérience depuis des décennies, mais ces greffes se sont souvent soldées par un échec. En voici quelques-unes :

1906

Mathieu Jaboulay, un chercheur français, a fait les premières tentatives de xénogreffe au début des années 1900. Il a transplanté des reins de porc et de chèvre chez des patients souffrant d’insuffisance rénale chronique. Les opérations se sont toutes soldées par un échec.

PHOTO WIKIPEDIA

Mathieu Jaboulay

1963

Aux États-Unis, le docteur Keith Reemtsma a procédé à une douzaine de greffes de chimpanzé à des humains. La survie la plus longue a été celle d’une jeune enseignante de 23 ans, qui survécut neuf mois. Elle prenait régulièrement des médicaments immunosuppresseurs pour éviter un rejet de l’organe et avait même repris le travail.

PHOTO WIKIPEDIA

KEITH REEMTSMA

1984

Un cœur de babouin a été transplanté sur un bébé. Le bambin, Stephanie Fae Beauclair, surnommée Baby Fae, n’a survécu que 20 jours. Baby Fae est devenue la première enfant à subir une procédure de xénogreffe.

PHOTO TIRÉE DE YOUTUBE

Stephanie Fae Beauclair

2016

Les chercheurs du National Heart, Lung, and Blood Institute (NHLBI) aux États-Unis travaillent depuis des années à la mise au point de procédures de transplantation de cœurs de porc à des primates. En utilisant des médicaments immunosuppresseurs, les cœurs de porc ont survécu chez les babouins pendant une moyenne de 433 jours. Le plus long a duré plus de deux ans et demi, un record pour les transplantations cardiaques entre cochons et primates.

PHOTO GETTY IMAGES

Les cœurs de porc ont survécu chez les babouins pendant une moyenne de 433 jours.

L’avenir

Reins de porc ou organes imprimés en 3D : plusieurs avenues pour l’avenir des transplantations semblent prometteuses. Mais les spécialistes auront besoin d’études à long terme avant de songer à utiliser des reins de porc pour tout le monde. « On a besoin de plus de données scientifiques pour être certain que ça fonctionne bien et que c’est sécuritaire », a résumé la Dre Marie-Chantal Fortin.

Avec l’Agence France-Presse