Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle en anglais les everywhere chemicals : les phtalates sont présents dans de nombreux produits ou plastiques qui nous entourent. Malgré plusieurs études les mettant en cause dans des maladies comme le diabète ou l’obésité, peu de lois réglementent leur utilisation, notamment dans les produits de la vie quotidienne. Pour la première fois, des chercheurs américains ont fait le lien entre les phtalates et un risque plus élevé de mortalité chez l’humain, en particulier lié aux maladies cardiovasculaires. Ils espèrent que cette preuve supplémentaire permettra de mieux réglementer ces produits chimiques.

Chloé Bourquin
Chloé Bourquin La Presse

L’omniprésence des phtalates

Shampoings, cosmétiques, jouets pour enfants, contenants alimentaires en plastique, revêtements de sol… et même jusque dans les tubes en plastique utilisés pour les perfusions : les phtalates sont partout dans notre quotidien. Ils sont couramment ajoutés aux matières plastiques pour les assouplir. « Ils pénètrent dans l’organisme par contact avec la peau, mais aussi par inhalation – on en retrouve dans la poussière –, ou encore par ingestion lorsqu’ils ont été en contact avec des aliments », détaille Leonardo Trasande, professeur à l’Université de New York et chercheur principal d’une étude publiée en octobre dans la revue Environmental Pollution.

Un risque de mortalité de 1 %

L’étude a été menée sur 5303 adultes âgés de plus de 20 ans. Elle montre par extrapolation que, pour la tranche d’âge des 55-64 ans de la population américaine, 100 000 morts par an pourraient être attribuables aux phtalates. Ce chiffre, « c’est un peu pour frapper l’imagination des gens », estime Martin Juneau, cardiologue et directeur de la prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal. Il précise que le risque de mortalité lié aux phtalates est en réalité proche de 1 %. Ça semble peu ? Détrompez-vous. « Par exemple, un médicament pour le cholestérol, comme les statines, diminue le risque [de mort cardiaque] de 1 %. Ici, on parle d’un risque de mortalité totale – pas juste cardiovasculaire – de 1 %. Sur une population canadienne de 38 millions, ça fait pas mal de monde », explique le DJuneau.

Un problème de longue date

PHOTO RÉMI LEMÉE, ARCHIVES LA PRESSE

Les enfants sont particulièrement exposés aux phtalates lorsqu’ils mettent à la bouche des jouets en plastique.

Cette étude récente est loin d’être la première à s’intéresser aux phtalates : depuis des années déjà, la communauté scientifique tire la sonnette d’alarme à propos de ces produits chimiques. « Dans la littérature, beaucoup d’études lient les phtalates à la perturbation des hormones et du métabolisme, ou montrent qu’ils favorisent l’obésité et le diabète », déclare Leonardo Trasande. Jusqu’ici, peu d’articles les liaient aux maladies cardiovasculaires, précise Martin Juneau.

Établir un lien de cause à effet : un défi de taille

Ces études sont souvent expérimentales (faites sur des animaux) ou épidémiologiques. Par exemple, on peut estimer l’exposition aux phtalates « en se basant sur un questionnaire alimentaire ou sur les habitudes de vie », explique le DJuneau. Mais l’étude qui vient d’être publiée sort du lot : « Ici, on a mesuré [les phtalates] directement dans l’urine, c’est solide », souligne-t-il.

Aucune étude ne peut cependant être faite sur des humains pour établir de façon certaine un lien de cause à effet. « C’est un peu comme pour le tabac. On ne peut pas faire des études randomisées et faire fumer des gens pendant 20 ans, en empêcher d’autres de fumer, et compter les morts », illustre-t-il. Il faut donc rassembler un nombre de preuves suffisant en multipliant les études expérimentales et épidémiologiques, puis « examiner les résultats de l’ensemble et déterminer s’il y a suffisamment de preuves pour agir ».

Or, les études expérimentales et épidémiologiques s’accumulent année après année, mais peu de réglementations ont été mises en place pour limiter l’utilisation de ces produits chimiques dans l’industrie. Parmi les différents phtalates, seul le DEHP est aujourd’hui considéré par Santé Canada comme toxique pour la santé et l’environnement : il est interdit dans les cosmétiques, et limité dans les dispositifs médicaux et les produits pour enfants. Les autres phtalates, comme le PVC ou le DINP, ne sont pas réglementés : pourtant, le DINP a par exemple été associé à un risque de cancer chez des rats et des souris.

Certaines entreprises utilisent ces produits chimiques et font pression de manière vigoureuse pour qu’elles puissent continuer à les utiliser. Je vous laisse interpréter ce que cela signifie par rapport au processus de prise de décision en matière de politique publique.

Leonardo Trasande, professeur à l’Université de New York et chercheur principal d’une étude sur les phtalates publiée en octobre dans la revue Environmental Pollution

Que faire pour éviter les phtalates ?

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

La chaleur augmente beaucoup la dégradation des plastiques, qui libèrent des phtalates dans la nourriture.

En attendant une législation adaptée, il est possible d’adopter plusieurs habitudes pour éviter autant que possible les contacts avec les phtalates dans la vie quotidienne. « Elles ne sont pas coûteuses et ne nécessitent pas un doctorat en chimie », plaisante Leonardo Trasande. « Il faut éviter les contenants en plastique le plus possible, cuisiner le plus possible, consommer le moins d’aliments ultratransformés, c’est toujours de bons conseils. Ne jamais faire chauffer son lunch dans un contenant en plastique. La chaleur augmente beaucoup la dégradation des plastiques, et on en retrouve ensuite dans la nourriture », détaille Martin Juneau.

Consultez le résumé de l’étude

L’étude en chiffres

De 39,9 à 47,1 milliards de dollars par an

Coût à la société américaine attribuable aux phtalates

De 90 761 à 107 283

Nombre de morts d’Américains âgés de 55 à 64 ans attribuables aux phtalates

965,2/100 000

Risque (absolu) de mortalité lié aux phtalates