Comment détecter plus rapidement la prochaine pandémie ? Faut-il scruter davantage les populations de chauves-souris d’Asie, d’où ont émergé les coronavirus du SRAS et de la COVID-19 ? Ou traquer les anticorps dans les dons et les prises de sang de la population ? Les chercheurs explorent une foule de pistes.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Les chauves-souris d’Asie

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DE SINGAPOUR

Lin-Fa Wang, biologiste de l’Université nationale de Singapour, étudie les chauves-souris depuis 25 ans.

Ebola, SRAS, virus respiratoire du Moyen-Orient (MERS), fièvre de Nipah et maladie à virus de Marburg, rage. Et, évidemment, la COVID-19. La liste des maladies qui tirent leur origine des chauve-souris est longue. « On s’est récemment rendu compte que les chauves-souris jouent un rôle central dans beaucoup d’infections humaines », explique Lin-Fa Wang, biologiste de l’Université nationale de Singapour qui travaille depuis 25 ans sur ces animaux. Depuis un mois, M. Wang a publié deux études cruciales sur le sujet, l’une dans Nature, où il émet comme hypothèse que la prochaine pandémie pourrait être beaucoup moins mortelle si on connaissait et surveillait mieux les chauves-souris, et un autre dans Nature Communications, où il démontre que des cousins du SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19, sont présents chez les chauves-souris du nord de la Thaïlande, et pas seulement en Chine. « Or, on n’a pas de bon modèle de rat de laboratoire pour étudier la chauve-souris, et on a séquencé le génome de seulement 20 des 1300 espèces de chauves-souris. Si on avait un mécanisme de surveillance des chauves-souris du sud de la Chine et du nord de la Thaïlande, du Laos et du Viêtnam, on pourrait certainement identifier de manière précoce les nouvelles mutations des virus susceptibles d’infecter l’humain. Ça accélérerait le développement de vaccins et de traitements contre les nouvelles infections. »

Des bouées immunologiques

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Prélever systématiquement une petite portion des dons de sang pour surveiller la présence de plusieurs centaines de virus humains et animaux est une avenue privilégiée par certains chercheurs.

Un autre système de surveillance, l’« Observatoire immunologique mondial », a été suggéré l’été dernier par des chercheurs de Princeton et de Harvard, dans la revue eLife. L’idée est de prélever systématiquement une petite portion des dons de sang et les fioles inutilisées de prélèvements de sang pour surveiller la présence de plusieurs centaines de virus humains et animaux, ainsi que toute activité anormale des anticorps humains présente chez un grand nombre de patients. Un projet similaire de l’Université de Princeton a permis en 2018 de détecter les débuts d’une éclosion de rougeole à Madagascar, et aurait pu permettre de détecter le virus Zika bien avant ses premiers effets concrets : un grand nombre de bébés hydrocéphales. Les chercheurs qui proposent cet « observatoire » le comparent aux bouées météorologiques qui permettent de détecter tempêtes et ouragans qui se préparent dans les océans. Un tel projet coûterait 100 millions US à mettre en place aux États-Unis, selon le projet publié dans eLife.

Pas de cancers, pas d’infections

Les chauves-souris sont à beaucoup d’égards uniques parmi les mammifères. « Normalement, plus un animal est petit, plus son espérance de vie est courte et plus il est susceptible d’avoir des tumeurs cancéreuses, dit M. Wang. Et pourtant, les chauves-souris vivent très longtemps et ont très peu de cancers. […] Il est probable que leur grande capacité à abriter des pathogènes qui ne les rendent pas malades soit liée à des caractéristiques qui les distinguent des autres mammifères. Par exemple, voler est une activité qui demande un haut rythme cardiaque, et qui explique la température corporelle élevée des chauves-souris : on a avancé que les pathogènes sont contenus par le système immunitaire des chauves-souris grâce à cette température élevée. »

Un médicament inspiré des chauves-souris

PHOTO FOURNIE PAR LIN-FA WANG

Chauve-souris australienne porteuse du virus Hendra, qui touche principalement le cheval, mais qui a aussi fait quelques victimes chez l’humain.

M. Wang a breveté une molécule du système immunitaire de la chauve-souris qui pourrait aider à calmer la surréaction du système immunitaire humain face à un pathogène. « C’est l’une des principales causes de maladie grave avec la COVID-19. Il y a d’ailleurs beaucoup d’anti-inflammatoires qui sont testés comme médicaments anti-COVID-19. Je vais commencer des essais cliniques animaux pour voir si cette molécule de la chauve-souris pourrait donner un médicament contre les infections. Ça pourrait aussi être utilisé contre le cancer, les maladies auto-immunes et pour contrer les effets du vieillissement. » M. Wang n’en est pas à ses premières armes avec les traitements dérivés de ses recherches sur les chauves-souris : il a conçu un vaccin équin prévenant la fièvre Hendra chez le cheval, maladie dont est responsable un virus de la chauve-souris.

L’immunologue russe

PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

Élie Metchnikov

L’importance des chauves-souris dans l’apparition des maladies infectieuses a été mise au jour pour la première fois par Élie Metchnikov, immunologue d’origine russe qui a découvert le rôle des globules blancs dans la réponse immunitaire contre les bactéries. Metchnikov, qui a eu le prix Nobel de médecine en 1908, a découvert en 1909 que les chauves-souris jouaient un rôle capital dans la transmission de la rage, note l’étude de Nature de janvier.

Le mystère du nez blanc

PHOTO FOURNIE PAR LE SIERRA CLUB

Chauve-souris atteinte de la maladie du nez blanc

Depuis quelques années, une mystérieuse maladie décime les colonies de chauves-souris des États-Unis. Un champignon est responsable de cette « maladie du nez blanc ». Pourquoi la chauve-souris est-elle impuissante face à ce pathogène ? « Ce n’est pas le champignon qui tue la chauve-souris, dit M. Wang. Il perturbe son hibernation, ce qui pousse la chauve-souris à se réveiller trop tôt, à un moment où elle ne peut pas trouver de nourriture dans la nature. Alors elle meurt de faim. La chauve-souris ne semble vulnérable que durant l’hibernation. Ça veut peut-être dire qu’il s’agit d’un moment très important sur sa capacité à contrôler son système immunitaire pour qu’il ne surréagisse pas face à une infection. »

Le pangolin

PHOTO ROSLAND RAHMAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Pangolin de Malaisie

Les cousins du SARS-CoV-2 identifiés en Thaïlande par M. Wang ne sont pas capables d’infecter l’humain parce qu’ils n’ont pas la capacité de se lier aux cellules humaines par un récepteur cellulaire appelé ACE2. C’était la même chose chez les coronavirus similaires retrouvés dans des chauves-souris en Chine plus tôt dans la pandémie. « Ça signifie probablement qu’il y a eu une autre évolution, dans un autre animal, avant que le SARS-CoV-2 prenne sa forme actuelle capable d’infecter l’humain, dit M. Wang. On a parlé du pangolin, qui est vendu dans les marchés chinois, mais on ne sait pas encore de quel animal il s’agit. C’est très probable, mais il faut le démontrer. »

Changements climatiques

Pourquoi le SRAS et la COVID-19 sont-ils apparus à intervalle rapproché ? À cause de mutations des coronavirus de chauves-souris ? « Il y a certainement un lien avec l’urbanisation en Chine, dit M. Wang. Il y a 30 ans, Shenzhen était un village de pêcheurs, maintenant, des millions de personnes y habitent. C’est là que le SARS-CoV-1 [responsable du SRAS en 2003] est apparu. Wuhan, où le SARS-CoV-2 a frappé en premier, a connu la même trajectoire. Mais il semble aussi y avoir un impact des changements climatiques. L’exemple le plus frappant est une chauve-souris australienne qui, depuis 200 ans, a élargi vers le sud son habitat de 1000 km, de Brisbane à Sidney. »

La chauve-souris en chiffres

1066 battements par minute : rythme cardiaque de la chauve-souris en vol

18 des 19 espèces de mammifères terrestres qui vivent plus longtemps que l’humain sont des chauves-souris

SOURCE : Nature