Des milliers de dépouilles anonymes se trouvant dans les cimetières anciens du Québec pourraient bientôt sortir de l’oubli. Des chercheurs montréalais ont mis au point une méthode permettant de les identifier, comme l’atteste l’identification d’un homme mort en 1833.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Église et génétique

Le test a permis de déterminer que la dépouille anonyme retrouvée dans l’ancien cimetière Dorchester, au coin de la rue Peel et du boulevard René-Lévesque, était probablement un homme mort en 1833. « Nous avons identifié 379 hommes mariés à la bonne époque », soutient Tommy Harding, l’auteur principal de l’étude publiée dans l’American Journal of Physical Anthropology. M. Harding a fait son postdoctorat à l’Université de Montréal sur ce projet. L’identité de ces 379 hommes a été tirée de la base de données Projet BALSAC, qui recense les baptêmes, les mariages et les funérailles catholiques au Québec, base qui est liée à une autre base de données génétiques. « Ces 379 hommes partageaient le même profil du chromosome Y et le même profil mitochondrial [information génétique transmise par la mère] », dit M. Harding.

PHOTO FOURNIE PAR SHAUN SIMPSON

Tommy Harding, auteur principal de l’étude publiée dans l’American Journal of Physical Anthropology

Analyses supplémentaires

« Le meilleur candidat, le seul dont le lieu de sépulture était connu et concordait avec le cimetière où ont été retrouvés les ossements, est mort en 1833, poursuit M. Harding. Pour le reste des 378 candidats, nous savons que 91 ont été enterrés ailleurs, mais nous ne connaissons pas le lieu de sépulture des 287 autres hommes, qui sont donc tous des candidats plausibles. Des données génétiques additionnelles obtenues à partir des ossements sont nécessaires pour réduire la liste et éventuellement identifier la bonne personne. » Cinq autres dépouilles anonymes ont fait l’objet de tests, mais ont donné d’encore moins bons résultats génétiques. Selon M. Harding, le faible coût des récentes techniques de séquençage génétique à haut débit rendra de telles analyses possibles pour toutes les sépultures anonymes au Québec.

Soldats inconnus

Le développement de ce test pourrait contribuer à l’identification des soldats inconnus. « Il y a un programme de la Défense nationale d’identification des pertes militaires, souligne M. Harding. Le Canada reçoit régulièrement des restes de soldats morts outre-mer qu’on suppose canadiens. Avec BALSAC, on pourra plus facilement identifier les soldats, à tout le moins les Canadiens français. » Pourquoi les Canadiens anglais sont-ils plus difficiles à identifier ? « Les protestants étaient moins zélés dans la tenue des registres, explique M. Harding. Cela dit, quand des Canadiens français se sont mariés à l’extérieur du Québec, il y a des traces dans BALSAC. » Il pourrait aussi y avoir des applications en héritabilité des maladies et en évolution des populations humaines.

Autochtones

Ce type d’analyse d’ADN est de plus en plus utilisé en archéologie, pour des analyses paléogénétiques. « On veut développer un réseau de collaborations entre les universités québécoises, assure M. Harding. Certaines communautés autochtones veulent aussi en savoir plus sur leurs ancêtres, par exemple pour rapatrier des dépouilles. » N’y a-t-il pas un risque que des analyses génétiques ne viennent en contradiction avec l’histoire orale ? En 2014, une controverse autour d’un cimetière autochtone dans l’îlot Grace, en Colombie-Britannique, avait été compliquée par le refus d’une communauté autochtone de procéder à un test d’ADN. « C’est sûr qu’il y a des enjeux, reconnaît M. Harding. Maintenant, ce sont les communautés elles-mêmes qui s’impliquent dans la recherche, alors qu’auparavant, les chercheurs allaient de l’avant et ça posait un problème éthique. »

L’anonymat de base

Avant une réforme, en 1854, la quasi-totalité des sépultures étaient anonymes, explique Brad Loewen, qui est coauteur de l’étude et anthropologue à l’Université de Montréal. « La tradition des pierres tombales s’est beaucoup répandue à partir des années 1890, à partir des villes, explique M. Loewen. Elle arrive avec l’expansion de l’industrie funéraire. Dans les paroisses rurales, le recours aux charniers (où l’on gardait les dépouilles pendant les mois où le sol était gelé) a persisté jusqu’au XXe siècle. Au printemps, les corps étaient enterrés rapidement, avec peu de formalités et sans pierres tombales. Les établissements religieux échappaient largement à l’industrie funéraire, et le recours aux charniers a persisté assez longtemps. Cela comprend les pensionnats, et cela veut dire que les élèves décédés étaient souvent dans les sépultures anonymes. »

47 924 : Nombre de personnes enterrées dans l’ancien cimetière Notre-Dame dans le Vieux-Montréal avant 1850

2926 : Nombre de personnes enterrées dans l’ancien cimetière Saint-Enfant-Jésus-de-la-Pointe-aux-Trembles avant 1850

27 000 : Nombre de soldats canadiens non identifiés enterrés à l’étranger avant 1970

Source : American Journal of Physical Anthropology