« Manger ses bas » pourrait bientôt devenir plus qu’une simple expression, alors que des biologistes texans ont développé du coton comestible grâce au génie génétique. Évidemment, l’idée n’est pas tant de permettre aux gens de manger leurs vêtements, puisque les chercheurs souhaitent avant tout réduire le gaspillage et contrer la faim dans les pays pauvres.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Un rêve depuis 60 ans

Du lait ou de la farine de coton. Des barres tendres. Des croquettes pour chats et chiens. De la moulée pour crevettes d’aquaculture. Tel est le rêve de Keerti Rathore, biologiste texan qui a mis au point le premier coton transgénique comestible.

Gaspillage

PHOTO FOURNIE PAR KEERTI RATHORE

Keerti Rathore dans l’une de ses serres-laboratoires

L’idée de rendre la graine de coton comestible n’est pas nouvelle, mais sa toxicité a longtemps été un obstacle. Le coton est cultivé pour sa fibre. Sa graine, qui contient beaucoup de protéines, est non comestible parce qu’elle contient un pesticide naturel protégeant la plante, le gossypol. La graine de coton contient normalement 10 000 parties par million (PPM) de gossypol, alors que la limite réglementaire est de 450 PPM. « Le gossypol est tellement toxique que la graine de coton n’était historiquement mangée que durant les famines », explique Keerti Rathore, biologiste à l’Université A&M du Texas (TAMU). On fait de l’huile à partir de la graine, parce qu’on peut enlever le gossypol. « Aux États-Unis, la graine de coton vaut si peu que le cultivateur la donne souvent à l’égreneur qui sépare la fibre de la graine. Les seuls animaux qui peuvent se nourrir de la graine de coton sont les bovidés, parce qu’ils ont plusieurs estomacs, mais encore là, le rendement est faible. Notre coton mangeable pourrait beaucoup aider à réduire la malnutrition dans les pays pauvres cultivant le coton. »

Deux concurrents

Keerti Rathore a entrepris ses recherches au TAMU après avoir terminé son postdoctorat en biologie agricole en 1995. « On m’a immédiatement suggéré de commencer à plancher sur le coton comestible, dit M. Rathore en entrevue. À l’époque, une autre équipe texane et une équipe australienne travaillaient sur le sujet. Comme le Texas est le plus gros producteur de coton aux États-Unis, qui est le troisième producteur mondial après la Chine et l’Inde, c’était un domaine incontournable. » Dix ans plus tard, ses deux concurrents avaient abandonné ces recherches mal financées, et M. Rathore a finalement créé une lignée de coton contenant du gossypol partout dans sa plante, mais pas dans la graine. Elle vient d’obtenir les dernières approbations réglementaires aux États-Unis, et M. Rathore est en pourparlers avec « trois ou quatre entreprises » pour la commercialiser.

Tests coûteux au Canada

La commercialisation du coton comestible est ralentie par le fait qu’elle n’est approuvée qu’aux États-Unis, ce qui ne permet pas de le faire pousser ailleurs dans le monde. « Nous n’avons pas voulu faire des essais dans des pays pauvres pour éviter qu’on se fasse reprocher par les militants anti-OGM d’y faire des tests dangereux au rabais, dit M. Rathore. Nous avons voulu faire les tests aussi au Mexique et au Canada, à cause du libre-échange, mais au Canada, on demandait des tests de nutrition animale, ce qui était trop coûteux pour nos moyens universitaires. » M. Rathore espère aussi que l’absence de gène étranger dans son coton – il n’a fait que réduire au silence l’un des gènes – améliorera l’acceptabilité sociale de son coton comestible dans les pays pauvres, souvent réfractaires aux OGM.

Crevettes et sole

PHOTO FOURNIE PAR KEERTI RATHORE

Poignée de graines de coton mangeables génétiquement modifiées

Le biologiste de TAMU espère que l’aquaculture sera l’un des premiers marchés du coton comestible. « Plus des deux tiers de la moulée utilisée en aquaculture est fabriquée avec des petits poissons, dit M. Rathore. Ça peut mener à la surpêche. Nous avons fait des tests sur la crevette et la sole d’élevage et ça fonctionne très bien. » Un test d’alimentation canine est aussi prévu cette année.

Chine, Inde et Afrique

L’autre avenue envisagée par M. Rathore est de collaborer avec des chercheurs indiens et chinois pour faire des tests dans ces pays à des fins d’approbation réglementaire. « Je suis sûr que les Chinois planchent sur le coton comestible en secret. Mais visiblement, nous les avons battus au fil d’arrivée. » M. Rathore pense aussi que des pays d’Afrique de l’Ouest où poussent des espèces de coton transgénique contenant le pesticide Bt seront aussi disposés à planter du coton comestible.

Le coton des Hopis

PHOTO FOURNIE PAR KEERTI RATHORE

Tamunuts : une boîte de graines de coton comestibles produites par des chercheurs de TAMU dans les années 70, à partir d’une variété hopie

Un coton sans gossypol, donc comestible, a été mis au point dans les années 60 par des chercheurs américains utilisant des techniques traditionnelles, à partir d’une espèce de coton comestible cultivée par les autochtones hopis. « Mais quand on a commencé à planter ce coton sans gossypol, on s’est rendu compte que les rendements étaient très faibles parce que les insectes ravageaient les cultures », dit M. Rathore. Détail amusant, des recherches ont été faites pour utiliser le gossypol comme contraceptif masculin voilà un demi-siècle.

Les vertus de l’huile de coton

L’approbation du coton comestible aux États-Unis survient alors que de plus en plus d’études montrent que l’huile de coton a des propriétés intéressantes pour la santé humaine, notamment pour la gestion du cholestérol. « L’huile de coton a des acides aminés différents des autres huiles, qui la rendent plus intéressante pour la santé », dit Jamie Cooper, nutritionniste de l’Université de Géorgie qui a publié une étude sur le sujet en 2018 dans la revue Nutrition Research. « Elle a aussi moins de goût, ce qui la rend populaire dans les restaurants de friture et pour les salades. » Des tests sur le coton sans gossypol durant les années 70 ont montré que le goût était jugé plus intéressant que celui de la graine de soja, selon M. Rathore. « On a fait les mêmes tests à l’aveugle après l’approbation en octobre, et les gens ont dit bien aimer la graine de coton. » M. Rathore pense toutefois que la protéine de coton pourrait entraîner des réactions allergiques, comme les noix.

Le riz doré

La Presse a demandé à Thibault Rehn, de l’ONG québécoise Vigilance OGM, son avis sur le coton comestible. « C’est la même rengaine, les multinationales qui font des plantes transgéniques disent encore qu’elles vont permettre de nourrir les plus pauvres, dit M. Rehn. Mais 88 % des OGM sont résistants aux pesticides sans apporter d’avantage nutritionnel. Et la vedette des OGM bénéfiques pour les pays pauvres, le riz doré qui contient du bêta-carotène, avec laquelle le corps humain produit de la vitamine A, ne fonctionne pas. Les niveaux sont très bas et baissent avec la cuisson. » M. Rathore, de TAMU, se réjouissait pour sa part de l’approbation en décembre du riz doré par les Philippines, siège de l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) qui a inventé le riz doré voilà plus de 15 ans. L’IRRI répond à ces critiques en soulignant que le riz doré doit faire partie d’une panoplie de mesures contre la malnutrition et ne réglera pas à lui seul le problème des carences en vitamine A, responsables notamment de cas de cécité.

Le coton au fil des ans

5000 ans avant Jésus-Christ : culture en Inde

3000 ans avant Jésus-Christ : tissage en Inde et au Mexique

XVIe siècle : les conquistadors espagnols constatent que les Hopis de l’Arizona mangent des graines de coton.

1960 : début des travaux sur le coton sans gossypol aux États-Unis

1976 : approbation du coton sans gossypol aux États-Unis

1985 : fin des efforts de commercialisation du coton sans gossypol aux États-Unis

1988 : l’Institut français de recherches du coton et des textiles exotiques fait en Afrique de l’Ouest des tests de lait de coton dont le gossypol a été enlevé lors de la production.

Source : Critical Reviews in Plant Sciences

300 000 hectares : superficie de coton comestible prévue en 2025 aux États-Unis

De 5 à 8 millions d’hectares : superficie de coton cultivée aux États-Unis depuis 10 ans

11 millions de tonnes : quantité de protéines contenues dans les graines du coton produit dans le monde

80 millions de tonnes : quantité de fibre de coton produite dans le monde

Sources : Critical Reviews in Plant Sciences, PNAS, TAMU

Une plus-value

Le commerce de la fibre de coton cultivée aux États-Unis vaut actuellement 6 milliards US, tandis que celui du grain de coton est estimé à 1 milliard US. Les experts estiment qu’en rendant les grains comestibles, leur valeur pourrait potentiellement grimper de 4 milliards US.

La question des élèves

Regardez la question posée par Ludovic et Julianne, élèves de sixième année à l’école Fernand-Seguin à Montréal.

Question : la culture du coton comestible est-elle écologique ?

Réponse : L’objectif premier des chercheurs texans est de réduire le gaspillage de la graine de coton. Présentement, seulement 30 % de la masse de la graine est utilisée.

Mais les groupes environnementaux opposés aux plantes transgéniques estiment que ce n’est pas une raison suffisante pour être en faveur du coton transgénique. « Les organismes génétiquement modifiés permettent à quelques compagnies de contrôler l’agriculture et de promouvoir l’usage des pesticides », dénonce Thibault Rehn, de l’ONG québécoise Vigilance OGM.

Son collègue Éric Darier, de Greenpeace, déplore que les approbations d’OGM soient faites sur la base de preuves fournies par les entreprises agrotechnologiques démontrant une « équivalence en substance », et non pas sur « des études indépendantes qui démontrent l’innocuité directe pour la santé humaine ». Aucune étude n’a toutefois montré de manière définitive que les OGM peuvent causer des maladies chez l’humain et l’animal, et ils sont utilisés à grande échelle depuis plus de 20 ans.

M. Rehn souligne aussi que la culture du coton en elle-même utilise beaucoup d’eau. Selon le groupe écologiste World Wildlife Fund, il faut 20 000 litres d’eau pour faire pousser assez de coton pour fabriquer un t-shirt ou un jeans. « On utilise beaucoup d’eau et de pesticides pour l’industrie de la mode », dit M. Rehn.

En 2017, cependant, une étude d’un groupe de producteurs américains de coton a calculé que le coton biologique utilisait deux fois plus d’eau que le coton cultivé avec des pesticides.

Dans le cadre d’un projet spécial, des écoles québécoises ont soumis des questions scientifiques à notre journaliste, qui y répondra d’ici à la fin de l’année scolaire. Si votre école désire participer au projet, où que vous soyez au Québec, écrivez-nous !

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