De véritables cerveaux humains qu’on peut manipuler. Des systèmes urinaires complets, des cœurs, des pieds. L’Université de Sherbrooke est l’une des seules en Amérique du Nord à plastiner des organes dans le but de former ses étudiants en sciences de la santé. Visite d’un lieu où les morts enseignent aux vivants.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« Vous pouvez toucher. » Claudia Beaulieu nous tend un cerveau humain d’un beige pâle. La texture est souple, caoutchouteuse. En suivant du doigt les sillons qui se tortillent de façon apparemment aléatoire, on réalise soudain qu’on tient ici la structure la plus complexe de l’Univers connu.

Ce cerveau, il n’y a pas si longtemps, appartenait à une personne vivante. Il interprétait le monde, générait des émotions, incarnait une personnalité. Les souvenirs et secrets de toute une vie y étaient contenus – des joies les plus intenses aux moments les plus sombres.

« Ça devient un objet, mais ça reste encore humain, alors on le traite avec un grand respect, dit Mme Beaulieu, qui est technicienne prosecteur au Laboratoire d’anatomie de l’Université de Sherbrooke. Si quelqu’un fait de mauvaises blagues, il va être amené à sortir du labo. »

Ce cerveau, comme les autres organes, tissus et systèmes qui se trouvent ici, a été plastiné. Cela signifie qu’on a remplacé la totalité des fluides organiques qui s’y trouvaient par du silicone. Ce processus dure plusieurs mois et nécessite des installations particulières. L’Université de Sherbrooke abrite l’un des seuls laboratoires de plastination de toute l’Amérique du Nord.

Des bacs identifiés par des étiquettes sur lesquelles on peut lire « pieds/chevilles », « estomacs/rates » ou encore « avant-bras » contiennent des dizaines d’organes plastinés. Ici, on voit un visage complet, avec une cage thoracique et un poumon. Les paupières, les lèvres et les sourcils sont parfaitement visibles. Là, un système urinaire complet montre les reins, la vessie et les organes reproducteurs d’une femme, en plus du foie et de la rate.

Ces organes, qui proviennent tous de gens qui ont donné leur corps à la science, servent un seul objectif : l’enseignement.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Claudia Beaulieu, technicienne prosecteur au Laboratoire d’anatomie de l’Université de Sherbrooke

La plastination a plusieurs avantages. Ça n’a pas d’odeur, on peut manipuler les structures à mains nues et on peut les transporter pour de l’enseignement à l’extérieur, ce qui n’est pas le cas des corps frais utilisés pour les dissections.

Claudia Beaulieu, technicienne prosecteur au Laboratoire d’anatomie de l’Université de Sherbrooke

« Elles sont pratiquement indestructibles et peuvent durer très longtemps », ajoute la technicienne.

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Quelques-uns des organes plastinés dans le laboratoire

En disséquant des cadavres à des fins d’enseignement, les professeurs de médecine et les techniciens tombent aussi régulièrement sur des cas intéressants qu’ils aimeraient pouvoir montrer à d’autres cohortes d’étudiants.

« Quand on voit qu’un utérus a une pathologie ou qu’un cerveau a une tumeur, ça peut être intéressant de conserver ces organes. Ça peut aussi être des pièces orthopédiques dans les pieds ou les genoux, ou une valve dans un cœur », illustre Suzie Nadeau, coordonnatrice des activités du laboratoire de simulation clinique à l’Université de Sherbrooke.

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Un genou avec une prothèse métallique

« Par exemple, ce pied, j’avais vu sur le corps qu’il y avait une belle cicatrice, mais je n’avais aucune idée de ce qu’il y avait en dessous. Alors on a prélevé le pied, et en faisant la dissection, on a vu qu’il y avait une fracture », continue Claudia Beaulieu en montrant le pied en question, qui présente une plaque métallique vissée dans l’os. Le laboratoire possède aussi une rate hypertrophiée, qui est si grosse qu’on la prend souvent pour un estomac.

Oubliez les belles structures roses telles qu’on a pu les voir à l’exposition Body Worlds, montée par l’anatomiste allemand Gunther von Hagens et qui s’était notamment arrêtée au Centre des sciences de Montréal en 2007. Ici, les organes sont beiges, voire bruns, s’ils proviennent de corps préalablement embaumés.

« Eux avaient appliqué de la peinture, explique Claudia Beaulieu. On n’est pas rendus là, mais c’est quelque chose que j’aimerais beaucoup faire. »

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Des dizaines de corps sont entreposés dans le sous-sol de l’université.

Un long processus

Le processus de plastination commence au sous-sol de l’université, dans le laboratoire d’anatomie. Ici, des dizaines de corps sont entreposés dans des réfrigérateurs et des congélateurs. « Femme, 69 ans, 18 décembre 2019 ». « Homme, 78 ans, 25 octobre 2017 », peut-on lire sur les grosses portes blanches munies de poignées métalliques.

Sur une table, un cadavre recouvert d’un drap bleu attend d’être disséqué. La peau d’une jambe a déjà été coupée, si bien qu’on peut l’ouvrir comme la couverture d’un livre pour voir les structures internes.

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Claudia Beaulieu travaille sur un bras. 

7 jours

La dissection d’un membre complet, comme un bras, peut prendre jusqu’à une semaine de travail.

Juste à côté, Claudia Beaulieu travaille sur un bras prélevé sur un autre corps. À l’aide d’une pince et d’un scalpel, elle gratte minutieusement le gras afin de dégager les tissus. 

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Les membres et les organes doivent tremper de nombreuses semaines dans différents bacs d’acétone. 

6 mois

Le processus total pour plastiner un organe dure près d’une demi-année.

Les spécimens qu’on veut plastiner sont ensuite portés à un autre laboratoire. Là, on les fait tremper tour à tour dans trois bacs d’acétone. La concentration augmente à chaque bac, jusqu’à atteindre 100 %. Les spécimens passent un mois dans chacun d’eux. « L’acétone sert à rendre l’organe miscible au silicone », explique Claudia Beaulieu. Chaque jour, il faut venir brasser les spécimens. Mme Beaulieu secoue un panier métallique contenant un demi-bassin humain trempant dans l’acétone, avant de refermer le bac.

L’acétone étant explosive, cette salle spéciale est minutieusement sécurisée. Les prises électriques sont scellées et les téléphones portables doivent être laissés à l’extérieur afin d’éviter tout risque d’étincelle. La salle est aussi conçue de façon à ce que si une explosion survenait, la déflagration soit projetée vers l’extérieur, par la fenêtre, afin d’éviter les dégâts au bâtiment.

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Claudia Beaulieu tient dans ses mains un cerveau humain.

Quand les organes sont complètement imbibés d’acétone, ils sont prêts à absorber le silicone. On les immerge alors dans des caisses à pression négative, qui forcent le silicone à pénétrer dans les structures. Mme Beaulieu ouvre l’une d’entre elles et en retire un cerveau, qu’elle essuie minutieusement avec un coton-tige.

« Si on ne l’essuie pas, le silicone va durcir et former des croûtes », explique-t-elle. Après un mois à tremper dans le silicone, l’organe est finalement plastiné. 

La beauté du corps humain 

Passer sa journée avec des cadavres et des organes humains peut paraître glauque, mais Claudia Beaulieu ne voit pas les choses ainsi.

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Depuis 1993, 1380 individus ont fait don de leur corps à l’Université Sherbrooke.

« Moi, voir comment le corps humain est fait, je trouve ça beau. Prenez juste une main : c’est quand on la dissèque qu’on voit à quel point elle est complexe », dit-elle. Elle précise qu’elle ne connaît pas les individus qu’elle dissèque et dont elle plastine les organes, ce qui l’aide à ne pas éprouver de sentiments. Celle qui travaille ici depuis 15 ans était, à l’origine, technicienne en santé animale.

« Je venais travailler au labo d’anatomie bénévolement. Pour apprendre, par curiosité », dit-elle. Son intérêt a fini par lui valoir un emploi.

Dans un corridor, des plaques dorées rendent hommage à ceux et celles qui ont donné leur corps à l’Université de Sherbrooke à des fins d’enseignement. Ce n’est pas tout le monde qui a sa plaque, plusieurs familles ayant choisi de conserver l’anonymat. Mais depuis 1993, 1380 individus ont fait ce don ultime et peu banal : celui du corps dans lequel ils ont vécu, et qui sert maintenant aux vivants à apprendre à soigner les vivants.