Quel est le secret des supercentenaires, ces gens qui atteignent l’âge plus que vénérable de 110 ans sans avoir développé de maladie grave ? Une nouvelle étude japonaise suggère que leur système immunitaire fonctionne en mode turbo grâce à des cellules spéciales capables de combattre tant les virus que les tumeurs cancéreuses.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Les chercheurs intrigués

Ils ont échappé à la démence, aux cancers, aux maladies dégénératives. Et ils filent des jours relativement exempts de problèmes de santé jusqu’au jour où ils s’éteignent doucement. Les supercentenaires, ces gens qui dépassent l’âge de 110 ans, intriguent grandement les chercheurs. « C’est un peu comme si, une fois qu’on avait traversé une zone de susceptibilité aux maladies chroniques, on tombait dans un état de grâce. Rendu là, ça se passe relativement bien, même s’il y a une faiblesse de l’ensemble des systèmes du corps », commente Yves Joanette, professeur en neurosciences cognitives à la faculté de médecine l’Université de Montréal et spécialiste du vieillissement. Au Japon, le pays qui compte la population la plus vieille au monde, les centenaires, les semi-supercentenaires (entre 105 et 110 ans) et les supercentenaires (110 ans et plus) font l’objet d’études poussées. « Quand j’étais au Japon, il y a quelques années, j’étais stupéfié par le nombre de ces individus recrutés dans des cohortes pour mener des recherches », commente M. Joanette.

Plus de cellules immunitaires

Une étude japonaise a justement scruté le sang de sept supercentenaires et l’a comparé à celui de cinq sujets plus jeunes. Surprise : ceux qui peuvent se vanter d’avoir déjà eu 110 chandelles sur leur gâteau d’anniversaire présentent un taux de cellules immunitaires dites « CD4 CTL » anormalement élevé. Les cellules CD4 T, ou lymphocytes T auxiliaires, jouent généralement le rôle d’intermédiaires dans la défense du corps contre les infections. Elles commandent à d’autres cellules de fabriquer des anticorps. Mais les cellules CD4 CTL des supercentenaires sont de véritables attaquantes capables de tuer des cellules elles-mêmes. Elles sont cytotoxiques, c’est-à-dire qu’elles empêchent la croissance rapide et la division des cellules cancéreuses. Ces cellules CD4 CTL « pourraient jouer un rôle important d’immunosurveillance en aidant à identifier et à détruire les cellules des tumeurs précoces », écrivent les chercheurs. Des études ont aussi montré que les cellules CD4 CTL protègent contre les virus. Chez les individus « normaux », les cellules CD4 CTL ne forment que de 2 % à 3 % de tous les lymphocytes T, alors qu’elles représentent 25 % de ceux des supercentenaires.

Le mystère de la multiplication

Par des analyses poussées, les chercheurs ont montré que les cellules CD4 CTL des supercentenaires s’étaient accumulées grâce à un processus appelé « expansion clonale ». Il s’agit d’une explosion du nombre de cellules immunitaires qui survient quand le corps fait face à une infection. Les chercheurs soupçonnent que des expositions répétées aux virus ont provoqué cette explosion du nombre de cellules CD4 CTL. Une autre hypothèse est qu’il s’agit d’un « mécanisme d’adaptation qui survient au stade tardif du vieillissement, alors que le système immunitaire doit éliminer plus fréquemment des cellules anormales ou infectées », écrivent les chercheurs dans leur article publié dans la prestigieuse revue Proceedings of the National Academy of Sciences. Dans tous les cas, comprendre comment les supercentenaires sont protégées contre les maladies est d’un immense intérêt, puisqu’on pourrait éventuellement copier leurs trucs pour les démocratiser.

À la source des maladies

L’étude japonaise n’est basée que sur sept supercentenaires, mais l’expert Yves Joanette la juge néanmoins intéressante. « Il n’y a pas non plus 42 millions de personnes qui ont 110 ans et plus, lance-t-il. Ces gens sont une sursélection de survivants de tout ce qui se passe dans la vie, et peut-être qu’un petit nombre d’entre eux est suffisant pour montrer quelque chose de fort. » M. Joanette explique que l’étude s’inscrit dans ce qu’on appelle la « géro-science », soit l’étude des aspects biologiques du vieillissement. Il fait remarquer que les maladies liées à la vieillesse frappent souvent l’une après l’autre. « C’est comme si un problème ne venait jamais seul. Et cette coapparition des maladies chroniques a commencé à titiller le cerveau des chercheurs », dit-il. Plutôt que d’étudier les causes du diabète, de l’alzheimer et des maladies neurodégénératives de façon séparée, certains scientifiques se demandent s’il n’y aurait pas des facteurs communs à toutes ces maladies. « On pense qu’il existe des facteurs qui viendraient déclencher des cascades, qui, elles, se manifesteraient en différentes maladies », résume Yves Joanette. Une gigantesque étude canadienne visant à regarder vieillir pas moins de 51 000 aînés est en cours pour tenter d’y voir plus clair.

Vers l’immortalité ?

Les recherches sur le vieillissement soulèvent toujours la question à 1 million de dollars : parviendra-t-on à rendre l’humain immortel ? Bien malin qui peut le savoir, mais pour l’instant, l’âge maximal que l’être humain peut atteindre n’augmente pas. À part la Française Jeanne Calment, morte à 122 ans en 1997, les humains les plus âgés continuent de s’éteindre vers 115 ou 120 ans. « Ça semble la limite ultime, en tout cas pour l’instant. Et malgré l’augmentation de l’espérance de vie, il y a un plafonnement de la proportion relative des centenaires et des gens qui sont plus que centenaires », observe Yves Joanette, qui rappelle que l’objectif des scientifiques, de toute façon, n’est pas de fracasser les records de longévité. « Le but n’est pas de nous amener à vivre plus longtemps, mais de nous amener à vive plus longtemps en bonne santé », dit-il.