Sciences sociales, mathématiques, génie, sciences de la santé : des milliers de chercheurs sont rassemblés à Gatineau cette semaine pour le 87e congrès de l’Acfas. Toute la semaine, La Presse vous présente les faits saillants de ce grand rendez-vous de la science en français.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Les enfants victimes d’intimidation sont de deux à trois fois plus à risque de développer des comportements suicidaires que les autres. Et l’intimidation qu’ils subissent laisse des traces… jusque dans leur ADN.

C’est ce qu’ont montré des chercheurs, hier, lors d’un colloque au cours duquel de nombreux résultats scientifiques sont venus éclairer le troublant phénomène du suicide.

L’équipe de Marie-Claude Geoffroy, chercheuse au département de psychiatrie de l’Université McGill, a d’abord démontré à quel point l’intimidation mettait les jeunes à risque. Les enfants qui subissent de l’intimidation sont deux fois plus susceptibles de développer des idées suicidaires que les autres, et trois fois plus de faire une tentative de suicide.

« Vu le développement très précoce de la victimisation, il faudrait penser à des programmes de prévention dès la garderie », estime la chercheuse, qui est aussi psychologue à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas.

Proportion des jeunes qui ont des idées suicidaires « sévères » À 13 ans : 12 % des intimidés, 5 % des autres À 15 ans : 15 % des intimidés, 7 % des autres

Proportion des jeunes qui ont fait une tentative de suicide À 13 ans : 5 % des intimidés, 2 % des autres À 15 ans : 7 % des intimidés, 2 % des autres

La cyberintimidation plus nocive

Des résultats sur le point d’être publiés suggèrent aussi que l’intimidation en ligne est plus nocive que l’intimidation « face-à-face », allant jusqu’à quadrupler le risque de comportements suicidaires. « La cyberintimidation semble engendrer encore plus de détresse et de risques suicidaires immédiats », observe Mme Geoffroy. Elle souligne que l’intimidation en ligne peut se faire sentir « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 » et qu’elle a un potentiel « viral ».

« Les jeunes sont suivis par des centaines, voire des milliers de personnes sur Instagram. Si quelqu’un publie un commentaire embarrassant ou une photo embarrassante, ça peut être vu par un large public et créer une détresse importante », précise la chercheuse.

L’autre problème de l’intimidation en ligne est qu’elle peut être anonyme. Sans agresseur connu, il est difficile d’intervenir.

Les résultats ont été obtenus en suivant le parcours de 2000 jeunes Québécois nés en 1997 ou 1998. Mme Geoffroy précise avoir vérifié que des facteurs extérieurs comme la maladie mentale, l’anxiété ou la dépression n’expliquaient pas les associations observées.

Dans une recherche distincte menée sur près de 4000 élèves de la région de Montréal, Flavie Larocque, étudiante au doctorat à l’Université de Montréal, a aussi observé les effets accrus de la cyberintimidation. Elle a également montré que les filles étaient plus susceptibles de manifester des comportements suicidaires après avoir souffert d’intimidation que les garçons.

17 % Au Canada, proportion des enfants de 11 ans qui ont été victimes d’intimidation

Des traces dans l’ADN

Léa Perret, étudiante au doctorat sous la supervision de Marie-Claude Geoffroy, a voulu aller plus loin. Sachant que l’intimidation pouvait pousser au suicide, elle a tenté d’en découvrir les mécanismes biologiques.

Mme Perret a utilisé une cohorte de Britanniques nés en 1958 et qui ont participé à une vaste étude longitudinale. Ces gens ont été suivis par les chercheurs pendant des décennies. À 7 ans et 11 ans, les chercheurs ont vérifié si les enfants avaient été intimidés en questionnant leur mère. À 45 ans, on les a interrogés sur leurs idées suicidaires. Les participants ont aussi fourni des échantillons de sang.

Mme Perret a mené des études dites « épigénétiques » sur ce sang. L’épigénétique est une science en plein essor qui étudie la façon dont l’environnement affecte la façon dont nos gènes s’expriment. Les changements ne touchent pas la structure des gènes eux-mêmes, mais la façon dont ces gènes « s’allument » ou « s’éteignent » pour jouer ou non un rôle dans le corps.

Or, Mme Perret a découvert que l’intimidation venait justement jouer ce rôle d’interrupteur en allumant ou éteignant certains gènes.

« On a découvert huit sites dans l’épigénome qui présentaient des changements liés à l’intimidation. C’est la première fois que c’est montré. » — La chercheuse Léa Perret

Ces marques épigénétiques, créées par l’intimidation alors que les individus étaient encore enfants, étaient encore présentes chez les adultes de 45 ans.

Mme Perret a aussi noté 24 changements épigénétiques propres aux gens qui ont rapporté des comportements suicidaires. Le hic : ceux-ci n’étaient pas situés aux mêmes endroits du génome que ceux liés à l’intimidation. Pour l’instant, elle n’a donc pas trouvé de mécanisme qui lie l’intimidation au suicide. Mais elle n’a pas renoncé à trouver ce mécanisme pour autant.

« On ne l’a pas trouvé avec cette analyse, mais on va faire une nouvelle analyse pour vérifier si on ne peut pas le trouver autrement », dit-elle.

Le cannabis mène-t-il au suicide ?

Outre l’intimidation, le cannabis peut-il mener au suicide ? Cette question controversée a été soulevée hier à l’Acfas. On sait que les consommateurs de pot sont plus nombreux à souffrir de dépression et à avoir des idées suicidaires. La question à un million de dollars est de savoir si c’est le cannabis qui mène au suicide ou si ce sont les idées noires qui poussent à la consommation de pot. Il est aussi possible que des facteurs externes — traits de personnalité, génétique, consommation d’alcool, facteurs sociaux — favorisent à la fois la consommation de cannabis et la dépression et le suicide.

Despina Bolanis, étudiante à l’Université McGill, a tenté de voir clair dans cette « séquence comportementale » en comparant la consommation et la santé mentale des jeunes à 15 ans, puis à 17 ans. En éliminant l’effet de la consommation d’alcool, ses résultats soutiennent l’hypothèse que les troubles psychiatriques précèdent la consommation de cannabis, et que celui-ci sert donc d’« automédication » chez certains adolescents. Forte d’une métanalyse publiée dans la prestigieuse revue JAMA Psychiatry, la Dre Gabriella Gobbi, professeure de psychiatrie à l’Université McGill, a soutenu la thèse contraire, affirmant que 25 000 Canadiens souffraient de dépression « en raison » du cannabis. La Presse avait déjà fait état des résultats de cette étude, ainsi que de certaines critiques qu’elle avait soulevées.

Consultez notre article sur l’étude de la Dre Gobbi