La pandémie a fait exploser le nombre de troubles alimentaires, révèle une nouvelle étude. Des adolescentes témoignent à La Presse de la détresse qu’elles ont dû combattre dans les derniers mois.

Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

« Ça a commencé en mai 2020. Au début, je me levais tôt et je me donnais comme défi de ne pas manger jusqu’à 13 h 30. J’en avais parlé à une travailleuse sociale, mais elle n’avait pas semblé faire de cas avec ça, donc je me suis dit que ce n’était pas grand-chose », s’est remémoré Justine Fortin, 16 ans.

Dans les mois qui ont suivi, ses défis sont devenus plus intenses. « Je m’empêchais de manger jusqu’à 17 h. Je ne comprenais pas trop pourquoi je faisais ça et je n’en parlais à personne, parce que, pour moi, ce n’était pas dramatique. »

Quand Noël est arrivé, sa situation a empiré. « Pendant le temps des Fêtes, on a tendance à plus manger et à moins faire attention à ce qu’on mange. Ç’a vraiment été le déclencheur », a-t-elle raconté.

En janvier, l’adolescente mangeait moins d’un repas par jour et s’entraînait beaucoup.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Justine Fortin

J’étais perdue et je ne savais pas trop ce que je faisais. Je savais au fond de moi que quelque chose n’allait pas, mais il y avait une bataille dans ma tête entre la perte de poids et ma santé.

Justine Fortin

Elle en a alors parlé à sa mère et à son beau-père. « Je ne sais pas ce qui se passe avec moi. Ça me fait peur », leur a-t-elle dit.

Ses parents l’amènent consulter Linda Lanthier, nutritionniste spécialisée dans les troubles alimentaires. Le premier défi qu’elle lui donne : manger le même souper que sa famille.

« La première fois que j’ai mangé la même chose que ma famille, c’était horrible. J’avais un taco dans mon assiette avec seulement de la viande hachée. J’ai fait une grosse crise, je pleurais, c’était stressant. Je criais après ma mère. Je ne me reconnaissais plus », a raconté Justine.

L’adolescente n’ose pas en parler à ses amis, craignant leur réaction. « Quand tu es là-dedans, tu veux juste être toute seule. Tu ne vois rien d’autre que toi, les calories et le chiffre sur la balance. Tu es pris comme dans une prison », a-t-elle affirmé.

Les visites aux urgences bondissent

Linda Lanthier, présidente du Centre Ancrage, spécialisé dans le traitement des troubles de la conduite alimentaire, a constaté une forte augmentation des consultations pour troubles alimentaires pendant la pandémie. « Et ça continue, a-t-elle ajouté. Cette semaine, j’ai trois nouvelles jeunes anorexiques en évaluation. »

Une nouvelle étude vient confirmer ses observations. Les visites aux urgences pour troubles alimentaires dans les hôpitaux pour enfants ont bondi de 62 % pendant la pandémie, de 2018-2019 à 2020.

« On a observé une augmentation marquée, après le début de la pandémie, de la proportion de toutes les visites qui étaient liées à la santé mentale et on a vu une augmentation des visites, surtout pour les troubles alimentaires », a indiqué le DNicholas Chadi, pédiatre, chercheur spécialisé en toxicomanie et médecine de l’adolescence et coauteur de l’étude. Les chercheurs se sont basés sur les données du centre hospitalier universitaire (CHU) Sainte-Justine et de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

« À Sainte-Justine, on a atteint des records de patients avec des troubles de conduite alimentaire qui nécessitaient une hospitalisation », a indiqué le DOlivier Drouin, chercheur, pédiatre au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine et coauteur de l’étude.

Avant la pandémie, de 12 à 15 adolescents étaient hospitalisés en même temps pour un trouble alimentaire. À l’hiver 2021, le nombre de patients hospitalisés a monté à 30.

L’augmentation du nombre d’hospitalisations est un reflet du nombre de personnes dans la communauté qui ont des troubles alimentaires.

Le DOlivier Drouin, chercheur, pédiatre au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine et coauteur de l’étude

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette augmentation. « La pandémie a amené beaucoup d’anxiété chez les parents et chez les jeunes, aussi. Il y avait un changement très marqué de la routine et beaucoup d’adaptations », a souligné Mme Lanthier.

La nutritionniste a également rencontré beaucoup de jeunes sportives atteintes de troubles alimentaires.

« L’arrêt de leur entraînement a entraîné beaucoup d’anxiété. Elles craignaient de perdre leur forme physique ou de prendre du poids. »

« On peut aussi penser au fait qu’on a passé beaucoup plus de temps sur les réseaux sociaux, qui peuvent amener des comparaisons avec des mannequins », a fait observer le DChadi.

C’est le cas de Béatrice Labonté, 16 ans, qui a développé un trouble alimentaire en mars 2020. « On était isolés et on passait plus de temps sur nos écrans. Je me comparais à des filles qui ont de beaux corps sur les réseaux sociaux », s’est-elle remémoré.

« J’avais trop honte »

Dans l’objectif de perdre du poids, Béatrice a commencé à moins manger. « Moins tu manges, moins tu as d’énergie, et plus tu te renfermes sur toi-même et tu es pris dans tes pensées. C’était pénible. » L’adolescente a commencé à avoir des pensées suicidaires.

Les symptômes dépressifs de Béatrice étaient accentués par ses restrictions alimentaires. En effet, le manque de nourriture peut rendre plus déprimé, impatient et irritable, a indiqué Mme Lanthier.

Plus le temps passait, et plus ses comportements alimentaires s’aggravaient. « Je ne mangeais plus du tout, je me faisais vomir et je prenais des laxatifs », a expliqué l’adolescente.

Elle pouvait passer jusqu’à trois jours sans manger. « À l’école, je ne mangeais pas et je trouvais des excuses pour aller aux toilettes », a-t-elle raconté.

Elle a appelé un organisme venant en aide aux personnes atteintes de troubles alimentaires, sans succès. « J’ai raccroché, parce que j’avais trop honte. »

Les pensées de Béatrice s’assombrissaient.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Béatrice Labonté, 16 ans, pouvait passer jusqu’a trois jours sans manger.

Je me sentais seule et j’avais l’impression que ça ne valait pas la peine de vivre. Je me disais que personne n’allait m’aimer à cause de mon poids.

Béatrice Labonté

En novembre 2020, Béatrice a finalement consulté une psychologue et une nutritionniste. Elle a également commencé à prendre des antidépresseurs.

« Au début, même si j’essayais de manger, je n’avais pas faim. Mon appétit n’était plus du tout comme avant », s’est-elle remémoré.

Les jours ont passé, et elle a progressivement recommencé à manger. « Je prenais un repas et une collation par jour, ensuite deux repas et une collation, et ainsi de suite. Ça m’a pris du temps avant de comprendre que c’était normal de prendre trois repas par jour », a-t-elle expliqué.

Patience et rétablissement

Le rétablissement partiel peut prendre des mois, a indiqué Mme Lanthier. « Et pour avoir un rétablissement complet, où la personne va avoir une image à 100 % positive d’elle-même, ça peut prendre une année, voire deux. »

Plus de six mois après le début de leur suivi, Justine et Béatrice ont remarqué d’énormes progrès. « Je suis contente de dire que je suis en bonne partie guérie et que ça va très bien. Je ne regarde plus les calories. Parfois, je regarde encore les pourcentages de gras et de sucres sur les aliments, mais j’en parle avec ma nutritionniste, et on travaille là-dessus », a indiqué Justine.

De son côté, Béatrice s’estime aujourd’hui totalement guérie. Lors de sa rentrée en cinquième secondaire, il y a quelques jours, la jeune fille a mangé devant tous ses amis. « J’étais vraiment fière », s’est-elle réjouie.

154 : Nombre de visites aux urgences pour troubles alimentaires à l’hôpital pédiatrique Sainte-Justine et à l’Hôpital de Montréal pour enfants en 2020

95 : Moyenne du nombre de visites aux urgences pour troubles alimentaires à l’hôpital pédiatrique Sainte-Justine et à l’Hôpital de Montréal pour enfants en 2018 et 2019

2201 : Nombre de visites aux urgences liées à la santé mentale à l’hôpital pédiatrique Sainte-Justine et à l’Hôpital de Montréal pour enfants en 2020

Source : Visites aux urgences liées à la santé mentale chez les adolescents avant et pendant la pandémie de COVID-19 – Une étude rétrospective multicentrique