Dans ce débat, Georgia Vrakas porte deux chapeaux.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

PHOTO ERICK LABBÉ, LE SOLEIL

Georgia Vrakas, professeure agrégée au département de psychoéducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Premier chapeau : psychologue, professeure d’université et chercheuse spécialisée en santé mentale et en prévention du suicide, membre d’un groupe consultatif d’experts sur l’aide médicale à mourir.

Deuxième chapeau : être humain vivant avec une dépression majeure, récurrente depuis 20 ans.

La femme au chapeau numéro un aide des gens à mieux vivre et fait de la recherche à ce sujet.

La femme au chapeau numéro deux sait très bien ce que c’est que d’avoir si mal que l’on a envie de mourir. Non pas parce qu’on veut vraiment mourir, mais parce qu’on veut cesser de souffrir.

C’est bien sûr une seule et même personne, à différentes saisons de sa vie. Et cette personne est très inquiète du message que la société enverrait aux gens souffrant d’une maladie mentale en leur disant qu’ils auront désormais accès à l’aide médicale à mourir (AMM). « C’est comme leur dire : vous ne valez pas la peine », me dit la psychologue.

Aujourd’hui, Georgia Vrakas, professeure au département de psychoéducation au campus de Québec de l’Université du Québec à Trois-Rivières, peut dire qu’elle va bien. Elle est en rémission. De retour à la vie « normale » et évidemment très interpellée par ce débat, pour des raisons tant personnelles que professionnelles. 

Vendredi, forte de sa double expérience, elle a fait part de ses inquiétudes à la consultation préalable de la Commission sur les soins de fin de vie sur l’AMM et la santé mentale.

Il y a longtemps qu’elle réfléchit à cette question. L’essentiel de son message est toujours le même : les personnes aux prises avec la maladie mentale ont besoin qu’on les aide à mieux vivre et non qu’on les aide à mourir.

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Je ne porte aucun des deux chapeaux que porte Georgia Vrakas. On dira donc, peut-être à raison, que je parle ici « à travers mon chapeau »… Mais l’idée que l’on puisse en élargir l’accès à des personnes atteintes d’une maladie mentale me trouble profondément. Sa réflexion sur le sujet met des mots sur mon malaise, tout en suscitant de nouvelles questions.

L’aide médicale à mourir pour des gens atteints de maladie mentale, n’est-ce pas comme renoncer à l’espoir dans des cas où il devrait toujours y en avoir ? 

Et dans un contexte où les gens peinent à obtenir des soins en santé mentale, comment leur donner le « choix » de mourir après leur avoir refusé ce qu’il faut pour vivre ? 

J’y réfléchis depuis l’annonce inopinée de la ministre de la Santé à ce sujet, alors que l’on évoquait la levée du critère de fin de vie pour avoir accès à l’AMM. Une annonce qui a heureusement été suivie d’un recul et de la promesse d’une large consultation digne de ce nom. 

La question mérite une réflexion collective tout aussi approfondie que celle que nous avons eue avec la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité.

> Relisez l’article « Aide médicale à mourir et santé mentale : Québec recule »

Il y a quelque temps, j’ai eu l’occasion d’en discuter avec le médecin et écrivain Martin Winckler (pseudonyme de Marc Zaffran), qui participait à une table ronde sur la question dans le cadre de la Nuit des idées à Québec. Une discussion aussi stimulante que bouleversante.

Selon lui, la question de l’aide médicale à mourir pour les personnes souffrant d’une maladie mentale ressemble d’une certaine façon à celle de l’avortement. De la même manière que personne n’a le droit de dicter à une femme quoi faire de son corps (ce qui ne fait aucun doute pour moi), de quel droit déciderait-on à la place d’une personne qui souffre de ce qui constitue le meilleur choix pour elle ? N’est-ce pas paternaliste ? me disait-il. N’est-ce pas comme considérer les personnes souffrant de maladie mentale comme étant « incapables » en permanence alors que ce n’est pas le cas ?

« Non, ce n’est pas paternaliste », croit pour sa part Georgia Vrakas. Ce qui l’est à ses yeux, en revanche, c’est de dire à une personne souffrant de maladie mentale : « On va arrêter votre souffrance en vous offrant la mort », plutôt que de lui dire : « On va tout faire pour vous offrir de l’espoir. »

« Ce n’est pas juste une question individuelle, c’est sociétal. Il faut s’interroger sur notre rapport à la maladie mentale comme société et le fait que ce soit encore tabou. »

Plutôt que d’ouvrir la porte à l’aide médicale à mourir pour les personnes atteintes de troubles mentaux, il faudrait de toute urgence faire de la prévention, agir sur les déterminants sociaux liés à la santé mentale, investir dans la recherche fondamentale dans le domaine, s’assurer que toute personne qui demande de l’aide puisse la recevoir…

L’un des critères qui servent à déterminer l’accès à l’AMM est le fait d’éprouver des souffrances constantes, insupportables, qui ne peuvent être apaisées dans des conditions jugées tolérables par la personne qui souffre. Or, ces conditions, lorsqu’on parle de santé mentale, ce sont aussi celles qu’impose la société. « Quand tu souffres à ce point-là, c’est sûr que c’est intolérable. Mais on ne peut négliger la part de la société et de nos décisions collectives. »

Si on élargit l’aide médicale à mourir, quel message envoie-t-on aux populations les plus vulnérables ? Georgia Vrakas me cite les données les plus récentes de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sur le taux de suicide au Nunavik. Des données effarantes. 

« Le taux de suicide est dix fois plus élevé chez les hommes inuits que chez les hommes de l’ensemble du Québec, et six fois plus élevé chez les femmes ! Il y a là un problème vraiment très grave que l’on ne considère pas suffisamment quand on parle de la santé mentale et de ses déterminants sociaux. »

Consultez les données de l’INSPQ

Aller de l’avant avec l’aide médicale à mourir dans de tels cas, c’est comme dire à ces gens qui souffrent : « Votre vie ne vaut pas assez pour qu’on investisse dans des ressources et que l’on fasse tout en notre pouvoir pour vous aider. »

Jeudi, le groupe consultatif d’experts sur l’AMM, dont fait partie Georgia Vrakas, a rendu public un rapport qui souligne à grands traits l’impossibilité de déterminer avec certitude, données probantes à l’appui, le caractère irréversible et incurable des maladies mentales, comme on peut le faire pour d’autres affections médicales. 

Ce qui veut dire que les demandes d’AMM lorsqu’un trouble mental est le seul problème médical invoqué ne répondent pas aux critères donnant accès à l’aide.

Consultez le rapport

« La société pourrait penser que l’on veut aider les gens à mourir avec l’AMM pour soulager une maladie incurable, mais en réalité nous mettrions fin à leur vie en raison de la solitude, de la pauvreté et de toutes sortes d’autres souffrances, alors que leur vie pourrait s’améliorer », a déclaré le Dr K Sonu Gaind, psychiatre de Toronto, coordonnateur de ce groupe d’experts.

Leur vie pourrait s’améliorer… Avec ses patients, Georgia Vrakas mise toujours sur cet espoir. C’est son travail. Mais c’est aussi sa conviction profonde : il y a toujours de l’espoir. « Personne ne veut mourir. On veut arrêter de souffrir. »

La personne en dépression profonde qui a des idées suicidaires a une « vision en tunnel ». Elle le sait trop bien pour avoir déjà été cette personne.

« Notre job, c’est d’élargir sa vision, de l’aider à trouver une raison de vivre, un seul espoir. Il faut miser là-dessus. Mais encore faut-il avoir accès à ces soins ! »

Encore faut-il, avant toute chose, donner accès à l’espoir.

Besoin d’aide pour vous ou un proche ? Association québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553)