Marie-Anne Goupil dit avoir été renvoyée du programme de formation de préposé aux bénéficiaires pour avoir critiqué la formation dans les médias.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Une aspirante préposée aux bénéficiaires dénonce le fait qu’elle a été expulsée de la formation qui devait lui permettre de travailler en CHSLD après avoir formulé des critiques dans les médias et auprès de ses enseignants.

Marie-Anne Goupil suivait la formation depuis juin, avant de se faire expulser la semaine dernière sans avoir été rencontrée. Son renvoi est survenu le lendemain de la parution d’un article de journal dans lequel elle critique certains aspects de la formation. Elle juge que son intervention dans les médias est à l’origine de son renvoi.

La femme de 51 ans travaillait dans la vente jusqu’à tout récemment. Quand le confinement est arrivé, la cadence a ralenti. Après une remise en question, elle décide de s’inscrire à la formation rémunérée de trois mois pour devenir préposée aux bénéficiaires (PAB).

Pleine d’espoir, elle amorce la formation le 17 juin (qu’elle devait la terminer le 17 septembre).

Fin juillet, Mme Goupil est parachutée dans un CHSLD de la Montérégie pendant le quart de nuit dès ses premiers jours de stage. À certains moments, l’étudiante se retrouve seule dans l’unité.

Mes lunettes roses sont tombées. J’ai senti que j’étais là pour boucher un trou. Dans ma tête, je n’étais pas là pour remplacer ceux qui sont partis, mais pour venir ajouter aux effectifs, pour alléger les ratios.

Marie-Anne Goupil

La désillusion se poursuit. « On nous stressait beaucoup avec le temps. Fallait tout faire très vite. Il a fallu que je me batte pour prendre mon temps pour donner un bain à quelqu’un. J’ai choisi de devenir préposée pour que l’humain soit au cœur de mes préoccupations, prendre le temps de créer des liens avec l’autre. »

Elle ne manque pas de faire des commentaires à ses professeurs sur le manque d’encadrement. Elle souligne sa déception au sujet des ratios dans un article du Devoir paru la semaine dernière. Le lendemain, elle est renvoyée du programme sans être rencontrée et sans avis disciplinaire. Quand elle demande des explications, on lui mentionne « un problème d’attitude », dit-elle.

Le Centre de services scolaire de la Vallée-des-Tisserands, où s’est déroulée la formation, n’a pas voulu émettre de commentaires sur la situation de l’étudiante.

« Nous spécifions toutefois que la fin de sa participation au programme n’est aucunement liée à l’article paru dans Le Devoir », a-t-on répondu.

Le CISSS de la Montérégie-Ouest assure que les motifs de fin d’emploi ont bien été expliqués et ne sont pas en lien avec sa prise de parole dans les médias.

Le CISSS a fait part à La Presse d’enjeux de main d’œuvre concernant les préposés aux bénéficiaires. « Lors des stages de formation, certains membres du personnel manquaient à l’appel pour cause de vacances, il se peut qu’occasionnellement, le ratio de pairage un préposé pour un étudiant a été un préposé pour deux étudiants, mais une équipe de soins est toujours disponible pour venir en soutien aux stagiaires. »

« Le CISSS n’a pas pour objectif de bâillonner le personnel. Dans un cas où les propos tenus sont diffamatoires ou haineux, ce qui n’est pas le cas dans la présente situation, un processus de gradation disciplinaire pourrait s’appliquer », a répondu l’organisation.

Mme Goupil demeure convaincue que l’article y est pour quelque chose.

Une journée avant la parution de l’article, elle affirme avoir reçu un appel de son enseignante qui lui demandait de choisir la plage horaire de son examen. « Le lendemain, je reçois un appel pour me dire qu’on met fin à ma formation parce que je critique tout haut et fort. On m’a dit que j’avais un problème d’attitude, j’ai demandé des exemples et on ne m’a rien dit. Je n’ai jamais été rencontrée », affirme Mme Goupil à La Presse.

Elle admet avoir signalé sa déception à de nombreuses reprises au sujet de certains aspects de sa formation, principalement le manque d’encadrement et de contacts humains avec les usagers du CHSLD. « C’est vrai que je n’étais pas une étudiante docile. Je n’ai pas caché mon insatisfaction à mes enseignantes et au personnel. Mais j’étais comme ça depuis le tout début. C’est au moment où l’article est publié qu’on me montre la porte, quand j’ai presque terminé ma formation. Si mon attitude était le problème, on m’aurait renvoyée bien avant l’article. »

Mme Goupil ne regrette pas de s’être confiée à une journaliste ni d’avoir dit ce qu’elle pensait tout au long de son parcours d’étudiante. « Au Canada et au Québec, le droit de parole existe. J’ai juste verbalisé des craintes et des commentaires. Je n’ai pas envoyé des photos du CHSLD et des résidants. »

Selon elle, « l’omerta dans le milieu de la santé » empêche ses acteurs de s’exprimer sur des enjeux cruciaux par crainte de perdre leur emploi.

« Je ne fais pas pitié, je ne me sens pas comme une victime. Mais je trouve ça plate parce que le système nous impose de nous taire quand on émet des critiques à nos collègues. »