Une fois transformé, l'ancien collège des prêtres Sulpiciens aura doublé. Dix nouvelles villas de luxe de trois étages. Six bâtiments multiplex de cinq à neuf étages. Et cinq nouveaux bâtiments, de six et sept étages, à l'ombre de l'ancien collège Marianopolis.

Sara Champagne LA PRESSE

La transformation extrême du site en plein flanc sud du mont Royal, un arrondissement bardé de protection patrimoniale et historique, déroge aux règles d'urbanisme, édictées en 2004, qui gelaient le site tel quel. Un changement de zonage, d'institutionnel à résidentiel, est nécessaire. Les hauteurs dérogent. La volumétrie. La densité. De même que le nombre d'unités de stationnement. «C'est certain que le projet déroge, a indiqué à La Presse Céline Topp, directrice du patrimoine, de la toponymie et de l'expertise à la Ville de Montréal. Le plan d'urbanisme de 2004 a en quelque sorte gelé le paysage, sauf pour les institutions dont les projets étaient déjà approuvés. Mais la Ville était très consciente de ça, et ce faisant elle voulait s'assurer de forcer les institutions à travailler en partenariat.»

Dans un geste rarissime, l'organisme Les Amis de la montagne fait circuler une pétition afin de convaincre le maire de Montréal et le gouvernement de freiner le projet. Les revendications sont appuyées par près de 2000 personnes. Dans le grenier de la maison Smith, parc du Mont-Royal, où se trouvent les bureaux exigus de l'organisme, Sylvie Guibault, directrice générale, explique qu'en 20 ans, elle n'a jamais vu une «telle orchestration» gouvernementale autour d'un projet.

«Nous avons l'impression de nous faire avoir. On a pourtant travaillé tellement fort pour avoir des lois de protection. Aujourd'hui, on tombe en bas de notre chaise avec ce projet-là. Vous savez, à part le Grand Séminaire, c'est le dernier grand domaine ouvert des Sulpiciens sur la montagne.»

Des prêtres «blessés»

Dans le camp adverse, dans un geste tout aussi rarissime, le procureur provincial des prêtres Sulpiciens, Guy Charland, s'apprête à défendre le projet du promoteur Développement Cato devant l'Office de consultation publique de Montréal (OCPM). L'organisme recevra les mémoires, la semaine prochaine, pour ensuite pondre un rapport consultatif auprès des élus de Montréal.

Jean-Pierre Morin, avocat et représentant des Sulpiciens, qui siège à la table de concertation du mont Royal avec Mme Guilbault depuis quatre ans, dit que les prêtres sont «blessés». Il ne comprend pas pourquoi les organismes de protection déchirent leur chemise sur la place publique.

En mars 2008, lors des audiences pour adopter le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal, Me Morin avait d'ailleurs envoyé une note, dont La Presse a obtenu copie, dans laquelle il exprimait son exaspération à l'élue responsable du dossier à l'exécutif du maire Tremblay, Helen Fotopulos. Les Amis craignaient que le Plan ne soit que des «voeux pieux», sans force d'application réelle.

«Les prêtres de Saint-Sulpice ont été l'une des premières institutions à occuper le mont Royal, écrivait Me Morin. Ils se préoccupent de la protection et la mise en valeur de la montagne depuis plus de 330 ans. C'est long comparé à tous les prétendus protecteurs de la montagne qui n'existent que depuis quelques décennies. Ces groupuscules ne font pas parties du Pacte patrimonial. Les parties sont la Ville et les institutions signataires.»

Bien avant de mettre en vente l'ancien collège, les prêtres assurent qu'ils ont fait le tour du « voisinage » pour sonder l'intérêt des universités à l'acquérir. Puis ils ont frappé à la porte de l'hôtel de ville et du gouvernement pour annoncer leurs intentions. De ce processus sont nées quatre études patrimoniales et paysagères, de plus de 30 000 $, financées conjointement par les deux paliers de gouvernement, municipal et provincial, et les Sulpiciens.

Ces études précisent que le bâtiment principal n'est pas classé patrimonial, malgré sa valeur historique. Deux bois doivent être protégés, il est possible de construire de part et d'autre du collège, en plus de démolir le centre sportif, en décrépitude, situé à l'arrière.

«La Ville était parfaitement au courant de nos démarches, ajoute Me Morin. Jamais, tant à la Ville qu'au gouvernement, on a manifesté un intérêt à acheter.»

Raser d'un bout à l'autre

À la fin de la mise en vente, les prêtres ont analysé 13 offres d'achat, de 20 à 65 millions. Aucune ne provenait d'une institution. La Ville le savait. Et la plus élevée proposait de tout raser d'un bout à l'autre, a-t-on appris.

L'acheteur du projet, Tony Miceli, de Cato, a accueilli La Presse à Marianopolis, payé comptant au prix de 46 millions. L'homme d'affaires développe depuis 25 ans à Montréal. Il explique qu'il a travaillé main dans la main avec le gouvernement, la Ville et Ville-Marie, via un guichet unique instauré par le gouvernement.

«Quand l'appel d'offres a été lancé, nous sommes allés prendre les documents nécessaires à la soumission, explique M. Miceli. On a vérifié les études. Puis on a eu des discussions avec Me Morin et des représentants de GVA Devencore Worldwide, le courtier. À la suite des discussions avec la Ville de Montréal, on a déposé un projet qui respectait à la fois les études, le Pacte patrimonial et le Plan de protection.»

Décontenancé devant la grogne que suscite ce projet, Tony Miceli défend son projet en expliquant qu'il va sauvegarder la chapelle, datant de 1903, dont il ne reste que les boiseries et les vitraux. Il ajoute qu'il va créer une servitude de non-construction sur 85 des 325 futures unités résidentielles. Que 110 arbres seront abattus pour en replanter 360.

On connaissait les obstacles à franchir pour bâtir. Pourquoi avoir acheté a voulu savoir La Presse?

«C'est le site, répond M. Miceli, en ouvrant les bras, dans la chapelle. Qui ne voudrait pas l'acheter? Vous savez, ce n'est pas moi qui ai inventé le processus, je ne fais que le suivre. La chance était là pour la Ville ou le gouvernement de l'acheter. Et ils ne l'ont pas fait. Maintenant, s'ils veulent acheter, je suis prêt à négocier.»

Sylvie Guilbault, qui n'en est pas à sa première lutte pour préserver des parcelles de la montagne, ironise devant les plans de construction.

«Nous nous retrouvons encore avec le fardeau de la preuve. Tiens, je suis pour la construction de Wal-Mart partout sur la montagne, lance-t-elle. Je pense que c'est ma dernière bataille, ma dernière pétition.»