(Québec) « Quand je voyais certains maires, je savais qu’ils allaient m’amener leurs problèmes. Quand je voyais Régis, il m’amenait un projet. »

Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

Au bout du fil, Jean Charest a cette jolie formule pour parler de Régis Labeaume. L’ancien premier ministre libéral a été, pendant ses années à la tête de l’État québécois, un allié du maire de Québec. « Je le considère aujourd’hui comme un ami. »

Mais leur relation a commencé prudemment. L’élection de M. Labeaume en 2007 a pris tout le monde au dépourvu.

Ce souverainiste, fils de mécanicien, avait tenté de briguer l’investiture du Parti québécois dans la circonscription de Montmorency en 1998. Il avait ensuite essayé en vain, en 2005, de prendre la tête du parti que quittait Jean-Paul L’Allier.

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Régis Labeaume en décembre 2007, lors de sa première élection à la mairie de Québec

Puis, deux ans plus tard, après la mort de la mairesse Andrée Boucher, il décide de se lancer comme indépendant dans la course à la mairie. Les premiers sondages le créditaient de 5 ou 6 % des intentions de vote. Il a été élu avec 59 % des voix.

Lorsqu’il est arrivé, honnêtement, on ne le connaissait pas. On était sceptiques. On savait qu’il n’était pas issu de notre famille politique. Il s’annonçait comme un personnage coloré. Et là il prend le pouvoir à la veille du 400e anniversaire [de la ville de Québec].

Jean Charest, ancien premier ministre du Québec

Casser la morosité

Le nouveau maire a du flair. L’organisation des fêtes du 400e anniversaire l’inquiète. À peine élu, il donne à Daniel Gélinas, directeur général du Festival d’été de Québec, le mandat de sauver l’évènement. C’est un succès sur toute la ligne.

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Le maire Régis Labeaume et Daniel Gélinas, en 2009

Julie Lemieux était alors journaliste. Elle a couvert pour Le Soleil les festivités entourant le 400e anniversaire. Elle sentait que quelque chose se passait en ville, pour le mieux.

« Comme journaliste, j’avais connu les années plus sombres de Québec, une ville qui manquait d’ambition, qui était dans la morosité. On avait eu le scandale de la prostitution juvénile », se souvient Mme Lemieux, qui deviendra plus tard le bras droit du maire.

Julie Lemieux évoque – et elle n’est pas la seule – la fierté retrouvée après les fêtes du 400e. Quand le maire lui propose en 2009 de faire le saut en politique, elle refuse d’abord. « Mais c’est un homme convaincant », dit celle qui a accepté après une énième tentative.

« Le 400e, c’est Jean-Paul L’Allier qui avait fait le mélange à gâteau. Mais M. Labeaume a mis un beau crémage, de belles chandelles, et ç’a été un beau succès », illustre le conseiller indépendant Yvon Bussières, doyen des élus à l’hôtel de ville de Québec.

Le maire démontre rapidement son intérêt pour les grands projets. Son franc-parler détonne. Sa popularité monte en flèche. Juste avant les élections de 2009, il épouse le projet d’un nouvel amphithéâtre pour sa ville. Il est réélu avec 79,7 % des voix.

« Ça faisait du bien. C’était assez, les complexes. On avait besoin de rêver notre ville », lâche Julie Lemieux, qui a siégé pour Équipe Labeaume de 2009 à 2017. « Et je pense que c’est pour ça que les gens ont voté massivement pour sa réélection. »

La mairesse Boucher « était une femme extraordinaire », note Mme Lemieux, « mais qui avait une vision de la ville très terre à terre. Une ville, c’est des budgets, des trottoirs, des déchets, de la neige à ramasser… »

Un style caustique

L’homme aux mille projets a rapidement convaincu le gouvernement de Jean Charest de financer l’amphithéâtre à hauteur de 200 millions. Entre les deux hommes, « la chimie était forte, était bonne », se souvient M. Charest.

Régis Labeaume se révèle vite un maire capable de faire aboutir les dossiers. Mais gare à ceux qui se mettent en travers de sa route. Son style est caustique, parfois brutal.

« Il pouvait blesser par ses propos. Il ne fallait pas être dans l’opposition », résume Yvon Bussières, qui aura justement été dans l’opposition pendant les 14 ans de l’ère Labeaume.

[Régis Labeaume] était un homme coriace en politique. J’ai eu à vivre ses sarcasmes pendant plusieurs années. Mais c’est derrière moi. Je n’ai pas de rancune.

Yvon Bussières, doyen du conseil municipal de Québec

Ses sorties ont souvent fait les manchettes. Elles lui ont valu le sobriquet, chez ses détracteurs, de « petit Napoléon de la Grande Allée ».

La bataille qu’il a livrée pour réformer les régimes de retraite des employés municipaux a mené à quelques dérapages. Il s’en est souvent pris au président du syndicat des cols blancs d’alors, Jean Gagnon.

« J’adore M. Gagnon, mais il est toujours au bout de sa chaîne. Le problème, c’est qu’il va retourner en burn-out à un moment donné », avait lancé le maire en décembre 2012. Jean Gagnon avait poursuivi le maire en diffamation. Un règlement à l’amiable est survenu en 2019.

Mais les électeurs n’ont jamais sanctionné ces dérapages, n’ont jamais puni la « méthode Labeaume ». « Ç’a été son point faible dans la mesure où ç’a alimenté l’essentiel des critiques envers lui », remarque Philippe Dubois, doctorant en science politique et chercheur à l’Université Laval.

« Cela dit, ces critiques n’ont jamais collé parce que ça ne concerne pas monsieur et madame Tout-le-Monde, dit-il. Que les élus de l’hôtel de ville se sentent brimés, ça ne change pas grand-chose dans la vie des autres. »

L’évolution

Mais son côté matador pouvait aussi servir des causes qui dépassaient la politique. Après l’attentat à la Grande Mosquée de Québec, il s’érige en rempart contre le racisme et l’islamophobie dans sa ville.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique de Québec, et Régis Labeaume, en 2018

« Il a eu une grande empathie pour la communauté musulmane, digne d’un grand homme politique », se souvient Boufeldja Benabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique de Québec. « Il nous a fait nous sentir comme des citoyens à part entière de cette ville. Ce n’est pas rien. »

Le maire, sociologue de formation, n’a pas hésité à dire à propos de La Meute : « Idéologiquement, ça me pue au nez de voir des groupes de même. » Il a même salué en octobre 2018 l’élection de deux députés solidaires à Québec.

« Ce que je trouve remarquable dans le bilan du maire Labeaume, c’est sa capacité d’adaptation et de repositionnement. En 2007, c’était presque un inconnu, avec un style qui se démarquait. Il était taxé de populiste, appuyé par les radios poubelles », relate Philippe Dubois. « Mais le maire de 2021, ce n’est plus le même maire que celui de 2007. »

Julie Lemieux constate une évolution des positions du maire sur les enjeux municipaux. « L’environnement, au début, c’était moins sa tasse de thé. Je me souviens au début quand je lui parlais d’agriculture urbaine… disons que ça lui parlait moins, dit-elle. Mais son discours a évolué. »

« On est passé d’un maire de grands projets, de grands rassemblements, de grandes infrastructures à quelqu’un qui met en place des placettes urbaines, des places éphémères », dit Philippe Dubois.

L’annonce du départ du maire en novembre prochain a déclenché un concert d’éloges. Jean Charest parle d’un grand maire, dans la lignée de Gilles Lamontagne, Jean Pelletier ou Jean-Paul L’Allier.

Même son adversaire de toujours Yvon Bussières en convient. « M. L’Allier était un gentleman. Régis Labeaume, c’était un batailleur de ruelle. Mais il a réussi à mettre la ville sur la map. C’est moins connu, mais il avait toujours une sensibilité envers la pauvreté et les exclus. Il a très bien servi la ville. »

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