Thérèse est nue. Debout au milieu de sa salle de bain. Sa peau pend de partout. Ses joues touchent son cou. Son dos est si voûté qu'elle semble pliée en deux.

Ariane Lacoursière LA PRESSE

Dans sa jeunesse, Thérèse était pédiatre à l'Hôpital de Montréal pour enfants. Aujourd'hui, elle se traîne péniblement dans sa chambre de la résidence Outremont, un établissement privé de Montréal.

La résidence qu'elle habite la traite avec attention. Les préposés aux bénéficiaires connaissent les habitudes de leur trentaine de résidants par coeur.

«Je sais qui préfère son steak saignant et qui déteste le bingo. Une résidante veut du Cheez Whiz tous les matins et deux whippets avant de se coucher. Un autre ne veut pas être dérangé la nuit et dort longtemps le matin. L'avantage de n'avoir pas beaucoup de résidants c'est qu'on les connaît», dit Claudine, l'une des préposées aux bénéficiaires de la résidence Outremont.

Tout comme ses deux autres collègues, Claudine possède une formation en règle de préposée aux bénéficiaires. «C'est important. Ça permet de bien traiter les aînés», dit-elle.

Chaque matin, Claudine entame sa tournée des résidants vers 8 h. Aujourd'hui, elle supervise Thérèse dans sa toilette sommaire. Elle l'aide à enlever sa jaquette, sa couche et à se laver les fesses.

Elle lui donne ensuite un coup de main pour s'habiller. L'opération est complexe. Thérèse est à bout de souffle. «Je suis plus capable», râle-t-elle. Sa respiration est difficile. Ses yeux roulent vers l'arrière.

Claudine assoit Thérèse et lui frotte le dos. La résidante se calme. «Merci Claudine. Tu es un ange», souffle la résidante.

La préposée poursuit sa tournée.

Elle effectue un petit arrêt dans la chambre de Marcelle, une aînée trisomique. Marcelle parle fort. Elle semble paniquée. Claudine finit par comprendre que la résidente veut laver la cage de son oiseau. «C'est correct Marcelle, c'est correct, chhhhh, dit Claudine en lui caressant les cheveux. Tu peux laver la cage tranquillement. Ça ne dérange pas.» Marcelle se calme instantanément.

On visite ensuite Monique, qui doit prendre son bain. Surveillée par Claudine, l'aînée entre dans l'eau. Les deux femmes discutent en riant.

Claudine caresse la joue de la résidante. «C'est ma grande amie», dit-elle.

«C'est vrai! Claudine est tellement fine», enchaîne Monique.

La résidante s'asperge d'eau en poussant un soupir de bonheur. On la laisse ensuite prendre son bain tranquillement. «Cette résidente aime rester longtemps dans son bain, dit Claudine. On va revenir plus tard.»

Après avoir visité plusieurs autres aînés, on termine la tournée chez Jacqueline. Il est 11h passées. Jacqueline se lève tout juste. Très corpulente, la dame est couverte de galles. Parce qu'elle est très nerveuse, elle se gratte au sang la nuit. Patiemment, Claudine étend une crème spéciale sur toutes ses plaies.

Jacqueline adore Claudine. Elle l'appelle sa beauté. Durant de longues minutes, elles discutent ensemble, assises au bord du lit.

C'est l'heure du dîner. Tous les résidants affluent vers la cafétéria de la résidence Outremont. La pièce intime offre une belle vue sur le mont Royal.

La salle à manger est calme. L'épaisse neige qui tombe dehors donne une ambiance feutrée. Le repas est somptueux. Potage à la courge musquée, à la patate douce et au gingembre, buffet de salades, tilapia poché au vin, religieuse au chocolat... Les résidants qui le veulent peuvent aussi prendre du vin.

«On fait tout maison ici. Ça goûte comme au restaurant. C'est sûr que si j'avais 100 pensionnaires, je ne pourrais pas leur offrir ça. Je devrais leur donner de la sauce en poudre», remarque Diane, la cuisinière.

Autre avantage de n'avoir que peu de résidants, la cuisinière adapte son menu au goût de chacun. «Je ne mets jamais de pâtes à Mme Tremblay. Je fais des repas végétariens à une autre...» énumère la cuisinière.

Durant le repas, les employés prennent le temps de s'asseoir avec les résidants pour jaser. «On nous traite avec dignité ici. On a de bonnes discussions, C'est valorisant», dit Marie-Ange, une résidante de 86 ans.

«Ce qui fait la différence, c'est les petites attentions», dit la directrice de la résidence Outremont, Line Vincelli.

L'après-midi, une boutique ambulante de bijoux vient présenter ses produits aux résidants. Chaque jour, des activités originales sont organisées à la résidence Outremont. Durant notre visite d'une semaine, une rencontre avec des élèves du primaire, des séances quotidiennes d'exercices, des métamorphoses, l'installation d'une console Wii et des ateliers littéraires ont été organisés.

On planifiait aussi la soirée spéciale du jour de l'An. «Il va y avoir un souper de fondue. Toute ma famille va venir. C'est vraiment populaire», dit Marie-Ange.

L'hiver dernier, les employés de la résidence Outremont ont eu l'idée de faire voyager leurs résidants. Ils ont créé une mise en scène pour transporter virtuellement leurs résidants au Mexique.

Toutes les chaises de la cafétéria ont été alignées dans le corridor. «On était déguisées en hôtesses de l'air. On a fait semblant de faire embarquer les résidants dans un avion. On a donné les consignes de sécurité. On a joué un petit film. C'était très réel», dit Mme Vincelli.

Après le «vol d'avion», les résidants sont revenus dans la salle à manger, qui avait été transformée pour l'occasion. «On avait mis des faux palmiers. Il y avait des mariachis qui jouaient de la musique du Mexique. Il y avait des cocktails et de la nourriture du Mexique», raconte fièrement la directrice.

«Les résidants ne s'ennuient pas ici. Quand ils deviennent trop malades et qu'il faut les envoyer dans un CHSLD, c'est un crève-coeur. Parce que les personnes meurent souvent dans les six mois suivant leur déménagement, dit Claudine. Moi je pense qu'ils meurent d'ennui.»