En 1972, après la mort de sa femme, René Cornellier Sr a confié son fils aux frères de la Congrégation de Sainte-Croix, qui administraient le collège Notre-Dame. Trente-cinq ans plus tard, et quinze ans après la mort de son fils, il apprend que les religieux du pensionnat ont trahi sa confiance: son fils y a été victime d'agressions sexuelles.

Judith Lachapelle LA PRESSE

«Ç'a été la stupeur, raconte l'avocat Alain Arsenault. Il se sent trahi.» Bouleversé, le père vient de déposer une demande de recours collectif à la Cour supérieure en son nom à lui, au nom de la succession de son fils, et de toutes les personnes qui ont été victimes de sévices sexuels au collège Notre-Dame, entre 1972 et 2001.

 

La famille Cornellier a pris connaissance en septembre dernier seulement des lettres que René Jr avait écrites aux supérieurs du collège Notre-Dame, un an avant sa mort en 1994, pour dénoncer les sévices dont il avait été victime. C'est la journaliste Sue Montgomery, du quotidien The Gazette, qui a mis la main sur ces documents au cours d'une enquête fouillée sur des agressions commises par les frères de Sainte-Croix dans les années 70 (l'enquête a été publiée en décembre dernier).

René Cornellier jr est entré comme pensionnaire au collège Notre-Dame de Montréal à l'âge de 12 ans, en 1972. Il a fréquenté l'institution du chemin Queen Mary jusqu'en 1976. En février 1993, selon les documents obtenus par The Gazette, il a envoyé une lettre à la direction du collège où il y décrit les sévices sexuels qu'il y a subis pendant son adolescence. Il mentionne aussi dans sa lettre que lui et d'autres élèves victimes ont voulu, dans les années 70, publiquement dénoncer ces abus, mais qu'ils ont été persuadés de garder le silence par le directeur de l'époque. «À l'époque, écrit l'ancien élève, les menaces avaient de l'effet.»

«Je sais que le collège a été mis au courant du problèmes à plusieurs occasions, poursuit M. Cornellier, mais le silence a toujours été maintenu, peu importe les coûts.»

Car des coûts, il y en a eu. Une source de The Gazette a estimé que la Congrégation de Sainte-Croix a versé quelque 500 000$ ces 20 dernières années à des victimes d'agressions sexuelles commises par ses membres.

Sa première missive étant restée sans réponse, M. Cornellier a envoyé une seconde lettre, quelques mois plus tard, accusant la direction de fermer les yeux sur ce qui s'est passé au pensionnat. Il écrit également au supérieur de la Congrégation. Le directeur du collège à l'époque lui a cette fois offert de le rencontrer. Mais René Cornellier Jr a succombé au sida en 1994.

Après avoir pris connaissance des lettres de René à l'automne dernier, son frère aîné Robert, qui a aussi fréquenté le pensionnat mais qui n'a pas été victime de sévices, a contacté des amis de l'époque. «Ils se sont aperçus qu'il y avait d'autres victimes», dit Me Arsenault. D'où l'importance pour la famille d'intenter un recours collectif plutôt qu'une simple poursuite. «Ils se sont senti un devoir moral de faire quelque chose. Si on règle discrètement, pour une somme X, il y a d'autres personnes qui vont continuer à souffrir.»

Il n'a pas été possible de parler à un porte-parole de la Congrégation hier. À la suite de la parution de l'enquête de The Gazette, en décembre, la Congrégation avait publié une lettre à l'intention des «pèlerins de l'Oratoire Saint-Joseph», dont les pères de Sainte-Croix sont les gardiens. «Nous sommes profondément attristés par les informations et les témoignages publiés (...) concernant l'inconduite de quelques religieux. Nous exprimons notre sympathie à l'endroit des personnes affligées qui ont témoigné d'un préjudice. En tout temps la direction de la Congrégation de Sainte-Croix tout comme celle du collège Notre-Dame ont voulu agir dans le meilleur intérêt des personnes impliquées.»