Le sommet Ontario-Québec est moins « historique » que ne le prétend Doug Ford.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

C’est plutôt la même vieille histoire qui se rejoue, avec de nouveaux personnages. Comme en 2004, en 2011 et en 2016, les provinces se liguent pour réclamer plus d’argent en santé. Et comme chaque fois, le fédéral grince des dents et il a le gros bout du bâton.

Il ne s’agit pas d’une simple chicane fédérale-provinciale. L’enjeu est majeur et il transcende les partis. C’est l’avenir de notre système de santé qui est en jeu.

PHOTO CHRIS YOUNG, LA PRESSE CANADIENNE

François Legault et Doug Ford, mercredi, lors du sommet Ontario-Québec

Les transferts du fédéral en santé augmentent moins vite que les dépenses des provinces. Le financement actuel ne fonctionne tout simplement pas.

Le Directeur parlementaire du budget l’a répété dans plusieurs rapports : alors que les finances publiques du fédéral sont viables à long terme, celles des provinces ne le sont pas.

Une nouvelle forme de déséquilibre fiscal se creuse ainsi au Canada, et le coupable n’a pas de visage. C’est la démographie.

Depuis l’élection de Justin Trudeau, le nombre de Canadiens de 65 ans et plus a dépassé celui des 15 ans et moins. La population vieillit et les soins de santé, qui relèvent des provinces, coûtent de plus en plus cher.

Le sommet Ford-Legault pour s’y attaquer n’a rien de révolutionnaire. Jean Charest et son homologue Dalton McGuinty avaient déjà réuni leurs conseils des ministres, et Philippe Couillard et Kathleen Wynne les avaient imités.

S’il y a une surprise, c’est plutôt le retour en force de l’alliance Québec-Ontario.

Après 2011, des analystes prophétisaient le déclin des « élites laurentiennes », ces politiciens issus de Toronto, Ottawa et Montréal1. Les conservateurs de Stephen Harper trouvaient une autre façon de prendre le pouvoir, avec l’appui des Prairies et des minorités culturelles des villes de banlieue ontariennes.

Aujourd’hui, le centre est de retour.

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« Quand nous travaillons ensemble, rien ne peut nous arrêter », a lancé mercredi M. Ford.

En fait, oui, quelque chose peut les arrêter. Le bon vieux rapport de forces qui avantage encore le fédéral.

En matière de transferts de santé, les provinces n’ont eu qu’un seul gain dans la dernière génération : en 2004, avec Paul Martin.

Comme Justin Trudeau, il dirigeait un gouvernement libéral minoritaire, mais les parallèles s’arrêtent là. M. Martin voulait effacer le souvenir de ses douloureuses compressions dans les années 90. Il avait lui-même fait monter les attentes en promettant une solution « pour la prochaine génération », et en la négociant à 14 en réunissant les provinces et territoires à la même table. Les provinces ont reçu une hausse annuelle de 6 %, et le fédéral a obtenu en échange des engagements – jamais respectés – pour réduire les listes d’attente.

Les successeurs de M. Martin en ont tiré des leçons.

En 2011, Stephen Harper a imposé unilatéralement une hausse équivalant à celle du PIB. Les transferts en santé augmentaient donc, mais moins vite que les dépenses. MM. Charest et McGuinty ont déchiré en vain leur chemise.

En 2016, Justin Trudeau a utilisé une autre tactique. Au lieu de négocier en groupe ou d’imposer son choix, il a plutôt divisé pour régner. Ottawa a créé une brèche dans l’alliance Québec-Ontario en concluant une première entente avec le Nouveau-Brunswick, puis en négociant ensuite à la pièce avec les autres provinces soudainement affaiblies.

La manœuvre a laissé un goût amer. Elle a toutefois bel et bien donné lieu à une hausse des transferts. En 2016, le gouvernement Trudeau a ajouté 11 milliards pour la santé mentale et les soins à domicile, dont près du quart est destiné au Québec.

C’est mieux, mais encore une fois, cela demeure inférieur à la hausse annuelle des dépenses, d’un peu plus de 5 %.

L’exaspération de M. Legault s’explique aussi par le ton de son vis-à-vis. Le printemps dernier, M. Trudeau sermonnait le Québec pour la maltraitance dans ses CHSLD.

Or, en santé, l’expertise du fédéral se limite surtout à signer des chèques. Il ne gère que les soins aux Premières Nations, et sa performance n’est pas impressionnante.

Cette fois, MM. Ford et Legault croient que le vent leur souffle moins au visage que d’habitude.

L’été dernier, les provinces ont réussi pour une rare fois à maintenir leur front commun pour négocier d’une seule voix avec Ottawa le nouveau Cadre de relance sécuritaire de 19 milliards.

À l’aube de la prochaine campagne électorale, il serait risqué pour M. Trudeau de déplaire en même temps aux deux plus grosses provinces, où habitent 60 % des électeurs. Surtout alors que leurs leaders sont si populaires. Mais d’un autre côté, peu de Canadiens trouvent que le fédéral n’a pas assez dépensé ces derniers mois…

Et malheureusement pour MM. Ford et Legault, un gros obstacle demeure. L’entente sur les transferts en santé n’arrivera pas à échéance avant plusieurs années. Rien ne force Justin Trudeau à la renégocier maintenant. Comme d’habitude, Ottawa a le dernier mot.

1. Lire à ce sujet The Big Shift de Darrell Bricker et John Ibbitson.