751. C’est le nombre de tombes anonymes qui ont été retrouvées à proximité de l’ancien pensionnat autochtone Marieval, en Saskatchewan, provoquant une onde de choc à travers le pays et le reste du monde. Des religieuses québécoises y ont d’ailleurs opéré jusqu’en 1979, montrent des archives.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse
Coralie Laplante
Coralie Laplante La Presse
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Ce nombre « serait le plus important à ce jour au Canada », a évoqué la Fédération des nations autochtones souveraines de la Saskatchewan (FSIN). Mercredi soir, la découverte de plus de 300 tombes avait déjà été annoncée. Plus du double a toutefois été confirmé jeudi.

Les yeux du monde se sont tournés vers le chef de la Première Nation de Cowessess, jeudi, dont ceux de plusieurs médias européens. « Le pensionnat catholique nous a intensément impactés », a déclaré le chef de la Première Nation de Cowessess, Cadmus Delorme. « Aujourd’hui, nous avons des générations qui n’ont peut-être pas été au pensionnat. Ils ressentent [cependant] la première et la deuxième génération de cet impact », a-t-il précisé.

Plusieurs Sœurs de Saint-Joseph, basées à Saint-Hyacinthe, ont été envoyées sur les lieux de ce pensionnat dès 1901. Sur son site web, on peut lire que la congrégation a « cédé aux instances » des évêques de Saint-Boniface et de Saint-Hyacinthe, à l’époque, en acceptant d’y envoyer des religieuses.

On ignore toutefois pour le moment de quel ordre était l’implication de ces religieuses québécoises en Saskatchewan ou, plus précisément, au pensionnat Marieval. Chose certaine : leur « départ définitif » s’est fait en juin 1979, au moment de la fermeture des lieux.

Sur l’immense terrain à proximité de l’ancien pensionnat autochtone, 751 drapeaux colorés ont été plantés au sol, où se trouvent les tombes dépourvues d’identifications. Le chef Delorme a toutefois mentionné qu’une marge d’erreur de 10 % demeure, comme il s’agit d’une première phase de fouilles.

Il souhaite qu’un monument commémoratif soit instauré au cimetière, à la mémoire des personnes qui ont péri dans les pensionnats autochtones. Pour l’instant, il est impossible de déterminer s’il s’agit uniquement de dépouilles d’enfants qui ont été découvertes, a précisé M. Delorme. Actuellement, le site est fermé au public. « Enlever une pierre tombale est un crime dans ce pays, et nous traitons cela comme une scène de crime en ce moment », a déclaré Cadmus Delorme.

Pour le chef de la FSIN, Bobby Cameron, cette découverte constitue en une preuve qu’un génocide a eu lieu envers les peuples autochtones. « Nous avions des camps de concentration ici, au Canada, en Saskatchewan. Nous les appelions les écoles résidentielles », a-t-il affirmé.

PHOTO LA PRESSE CANADIENNE/SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE SAINT-BONIFACE

Le pensionnat autochtone Marieval en 1956.

« Ce que nous faisons maintenant, c’est que nous allons mettre des noms sur les tombes anonymes. Nous voulons honorer nos proches », a expliqué le chef de la Première Nation de Cowessess. Le site de l’ancien pensionnat, situé à 165 kilomètres à l’est de Régina, se trouve sur les terres de la Première Nation Cowesses. Le pensionnat autochtone Marieval a été construit en 1899, et a fermé ses portes en 1997.

« La vérité se manifeste enfin »

Se disant consterné par les évènements, le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, n’a pas tardé à réagir jeudi. « Bien que difficile et affligeante sur le plan émotionnel, la vérité se manifeste enfin. La violence que nos peuples ont subie et les impacts intergénérationnels qui en ont résulté causent beaucoup de détresse dans nos communautés et déclenchent une douleur indescriptible », a-t-il soulevé, en appelant ses alliés nationaux et internationaux à « faire pression pour que la vérité soit dite, si la réconciliation doit avoir un sens ».

« Aujourd’hui, toute la Saskatchewan pleure les personnes qui ont été découvertes enterrées dans des tombes non marquées près du site de l’ancien pensionnat indien de Marieval », avait plus tôt déclaré le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe.

Il a précisé que les recherches de tombes se poursuivent dans toute la province. « D’autres Premières Nations de la Saskatchewan connaîtront le même choc et le même désespoir », a-t-il soutenu, en rappelant qu’il offre son soutien indéfectible aux les survivants, aux familles et aux communautés touchées.

À Ottawa, Justin Trudeau a partagé sa « tristesse immense » pour la Première Nation de Cowessess et pour toutes les communautés autochtones du Canada. « La douleur et le traumatisme que vous ressentez, le Canada en est responsable », a-t-il déclaré.

« Aucun enfant n’aurait dû être arraché à sa famille et à sa communauté, et privé de sa langue, de sa culture et de son identité. Aucun enfant n’aurait dû passer sa précieuse jeunesse soumis à une terrible solitude et à des abus. Aucun enfant n’aurait dû passer ses derniers instants dans un endroit où il vivait dans la peur, sans jamais revoir ses proches. Et aucune famille n’aurait dû être privée des rires et de la joie de ses enfants », a aussi martelé M. Trudeau.

Le chef du parti du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a transmis ses pensées aux Autochtones de Marieval. « La déjà trop longue séquence de découvertes si tristes, de deuils lourds et sombres, ne devra jamais émousser notre compassion, notre solidarité et notre désir de vérité et de justice. »

Au Québec, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière a indiqué que ces découvertes sont « d’une tristesse absolue ». « 751 petits êtres de lumière », a-t-il ajouté, en référence au nombre de tombes retrouvées. Le premier ministre François Legault a aussi évoqué une « nouvelle choquante et triste ». Le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, a soutenu que cette découverte « n’a fait qu’aggraver la douleur ressentie par les familles, les survivants et les peuples autochtones ». « C’était une vérité trop souvent niée. Plus maintenant. »

Une seconde découverte en moins d’un mois

Cette découverte survient moins d’un mois après celle des 215 restes d’enfants enterrés à proximité du pensionnat de Kamloops, en Colombie-Britannique, suscitant une vague d’indignation. L’évènement a aussi enclenché une discussion entre les communautés autochtones et les gouvernements, concernant leur souhait de mener, ou non, des fouilles à proximité des anciens pensionnats.

Depuis, le gouvernement fédéral débloqué une enveloppe budgétaire de 27 millions de dollars afin de supporter les communautés autochtones qui voudraient entreprendre ces démarches. Mi-juin, Québec a nommé un agent de liaison « facilitateur » pour accompagner les groupes qui voudraient entreprendre des fouilles. Il s’agit de l’ancien chef de police de Kativik, Michel Martin.

Plus tôt mercredi, le chef de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Perry Bellegarde, avait soutenu sur Twitter que la découverte de ces centaines de tombes est « absolument tragique, mais pas surprenante ». « J’exhorte tous les Canadiens à soutenir les Premières Nations en cette période extrêmement difficile et émouvante », a-t-il imploré au passage.

Ce sont 150 000 enfants autochtones qui ont été placés de force dans 139 pensionnats à travers le Canada, où ils ont été coupés de leur famille, de leur langue et de leur culture. En 2015, une commission nationale d’enquête a qualifié ce système de « génocide culturel ».

La ligne d’écoute téléphonique nationale des pensionnats est disponible au 1-866-925-4419.