(Ottawa) L’officière de haut rang chargée d’opérer un changement de culture au sein des forces armées canadiennes a toujours très peu de détails à fournir sur les ressources à sa disposition pour accomplir cette mission titanesque.

La Presse Canadienne

La lieutenante-générale Jennie Carignan a comparu mardi devant le comité de la condition féminine de la Chambre des communes, qui se penche plus précisément sur la question des inconduites sexuelles chez les militaires.

« Ça ne nous empêche pas d’agir », a-t-elle assuré, moins de deux semaines après sa nomination.

Son mandat devrait se préciser d’ici la fin mai et on déterminera comment le mener à bien au cours des prochains mois, a-t-elle ajouté, sans pouvoir en dire plus sur un éventuel échéancier ni sur la composition de son équipe.

La lieutenante-générale Carignan, qui a récemment commandé une mission de formation de l’OTAN en Irak, a fait état d’un fossé entre la culture dont les forces armées se revendiquent et celle qui règne véritablement dans leurs rangs.

« Il y a une croyance selon laquelle les tâches doivent être exécutées coûte que coûte, qu’il y a un jeu à somme nulle entre le bien-être des gens et l’efficacité des opérations », observe celle dont la responsabilité s’étend également à l’élimination du racisme et des comportements haineux.

Les formations ratent présentement la cible, rapporte-t-elle. Elles seront repensées afin d’illustrer les comportements préconisés, et non seulement ceux à proscrire.

Dans l’immédiat, la lieutenante-générale Carignan mise sur les officiers en position de leadership en leur faisant parvenir dès les prochaines semaines des directives pour créer un « climat inclusif ».

À plus long terme, sa priorité sera de réviser les mécanismes de plainte et de rapatrier les ressources présentement dispersées à travers le ministère de la Défense.

Le tout, en collaboration avec l’ancienne juge de la Cour suprême et haute-commissaire aux droits de la personne de l’ONU Louise Arbour, récemment sollicitée par le gouvernement fédéral pour examiner le traitement des violences sexuelles dans l’armée.

La lieutenante-générale Carignan souhaite commencer à implanter ses recommandations avant même le dépôt de son rapport, attendu dans possiblement un an.

Questionnée sur le rapport déposé il y a six ans de cela par une autre ex-juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, la lieutenante-générale a laissé attendre qu’une bonne partie de ses recommandations sont déjà mises en œuvre.

Or, des experts, des membres de l’opposition et l’ex-juge Deschamps elle-même disent toujours attendrela mise sur pied d’un système de signalement externe qui surveillerait le traitement des cas.

Le gouvernement avait plutôt opté pour la création d’un Centre d’intervention sur l’inconduite sexuelle, un organisme géré par des civils sans pouvoir de surveillance.

La Dre Leah West, professeure adjointe en affaires internationales à l’Université Carleton, insiste aussi sur l’importance de créer un organe en dehors de la chaîne de commandement.

L’ex-militaire a témoigné devant le comité parlementaire mardi, faisant part à la fois de son expertise et de sa propre expérience en tant que survivante d’une agression sexuelle dans les forces armées.

Elle a dénoncé le climat cultivé au Collège militaire royal, où des officiers avec peu d’expérience enseignent en s’appuyant, selon elle, sur des stéréotypes perpétués au cinéma et à la télévision.

La Dre West raconte avoir eu l’impression d’être le sujet d’une expérimentation, étant la seule femme tout au long de sa formation, et s’être sentie obligée de garder le silence pour mériter sa place. « Il ne s’agit pas seulement des agressions sexuelles, il est aussi question des blagues, de la pornographie, des commentaires ridicules, des contacts non désirés. Il est question de tout ça », a-t-elle illustré.

Son expérience constitue aussi un « exemple extrême du double standard » imposé aux hommes et aux femmes en uniforme, souligne-t-elle, ayant vu sa carrière militaire détruite en raison de sa relation avec un officier américain lors d’un déploiement en Afghanistan. Or, il s’agit précisément du comportement affiché par l’homme avec le plus long mandat à titre de chef d’état-major, fait-elle remarquer.

La police militaire, indépendante ?

Le grand prévôt, le brigadier général Simon Trudeau, a reconnu devant le comité qu’il existe une perception selon laquelle ses officiers ne seraient pas indépendants de la chaîne de commandement.

Il a admis que cela pouvait « poser problème » en faisant obstacle à la liberté de rapporter tout incident à la police militaire. Celui qui dirige la police militaire a ajouté s’être adressé à l’ex-juge de la Cour suprême Morris Fish afin de lui soumettre des propositions pour régler le problème. L’ex-juge Fish est chargé de revoir les pratiques du service.

Toutefois, Simon Trudeau a tenu à être clair. « Je suis indépendant de la chaîne de commandement et j’ai l’autorité totale sur la police militaire », a-t-il déclaré. Le grand prévôt a assuré que ses officiers allaient « enquêter sur toutes allégations sans égard au rang ou au statut ». Seuls les faits et les preuves seront pris en compte pour déterminer si des accusations doivent être portées.

Ces commentaires faisaient suite au témoignage, le mois dernier, de la major Kellie Brennan qui avait révélé sa relation inappropriée avec Jonathan Vance. Elle avait affirmé dans son témoignage que M. Vance se vantait d’être « intouchable » et qu’il « contrôlait » le Service national des enquêtes des Forces canadiennes.

Kellie Brennan avait aussi soutenu que des enquêteurs de la police militaire refusaient de lui répondre lorsqu’elle leur demandait s’ils avaient le pouvoir de porter des accusations contre celui qui était alors chef d’état-major de l’armée.

Simon Trudeau n’a pas voulu spéculer sur les raisons pour lesquelles Jonathan Vance aurait tenu de tels propos. Il a plutôt insisté pour réitérer son indépendance.

Le grand prévôt a aussi été mis sur la sellette au sujet d’un groupe de discussion privé sur Facebook qui rassemble d’actuels et d’anciens policiers militaires qui se seraient moqués de Mme Brennan et de son témoignage. Simon Trudeau s’est dit « déçu » et avoir transmis le dossier en déontologie.

Ces témoignages surviennent alors que l’incertitude plane quant à une enquête distincte du comité parlementaire de la défense sur la façon dont le gouvernement de Justin Trudeau a réagi à une allégation soulevée contre l’ex-chef d’état-major de la défense Jonathan Vance.

Les élus de l’opposition disent que bon nombre de leurs questions restent sans réponse : ils se demandent notamment pourquoi personne n’a informé le premier ministre des allégations en mars 2018, comme le prétend Justin Trudeau.

Or, l’été arrive à grands pas et les membres disent être coincés entre le besoin de creuser plus profondément la question et celui de laisser suffisamment de temps au comité pour rédiger trois rapports, notamment sur les impacts de la COVID-19 et sur l’accès aux services en santé mentale dans les forces armées.

Le porte-parole néo-démocrate en matière de défense, Randall Garrison, se dit toujours préoccupé par le manque de redevabilité du gouvernement dans cette affaire, mais il a aussi laissé entendre que le comité a complété son enquête.

« Je ne sais pas qui d’autre que le premier ministre ou le ministre de la Défense pourrait répondre à cette question », a-t-il déclaré.