Dans un geste très rare, le tribunal a annulé le mariage entre une Québécoise de 65 ans et un Cubain de 29 ans après que l'épouse eut prouvé, grâce à Facebook, que l'homme l'avait manipulée pour immigrer au Canada. Il risque maintenant d'être renvoyé chez lui.

Mis à jour le 30 déc. 2013
Gabrielle Duchaine LA PRESSE

L'histoire débute comme bien d'autres. Nicole (nom fictif), une enseignante semi-retraitée, prend une semaine de vacances dans un tout inclus à Cayo Coco, à Cuba. Elle tombe sous le charme d'Alex (nom fictif), le gardien de sécurité de l'hôtel où elle séjourne.

«Ç'a été comme un coup de foudre. Je le trouvais beau», confie la femme en entrevue téléphonique à La Presse. «Et tout le monde me disait que c'était un homme extraordinaire.»

Quelques jours plus tard, le jeune homme la rejoint dans sa chambre. Ils font l'amour. Malgré un écart d'âge de 35 ans et bien qu'elle parle français et lui espagnol, le couple décide de garder contact.

«Je pensais que ça n'irait pas plus loin, mais quand je suis retournée chez moi, il m'a bel et bien contactée», raconte la sexagénaire. À compter de ce moment, elle lui parle chaque semaine au téléphone. Puis, elle retourne à Cuba pour son anniversaire. Cette fois, elle passe deux semaines et rencontre la famille de son amoureux. L'été suivant, Nicole loue un appartement dans l'île afin de vivre pleinement sa relation. Elle reste deux mois. Follement éprise du jeune homme, elle le demande en mariage. Il accepte. «J'étais inquiète à cause de notre différence d'âge. Mais il m'a dit qu'il m'aimait pour moi. Pas pour mon argent.» La cérémonie est célébrée six mois plus tard devant une cinquantaine d'amis et de membres de la famille de l'époux et aucun proche de l'épouse. Ses enfants s'opposent fermement à l'union.

Une fin abrupte

Un an et demi après, au terme de nombreuses démarches administratives, Alex vient finalement rejoindre sa femme au Québec. C'est la fête. En allant le chercher à l'aéroport, elle découvre toutefois avec surprise que son conjoint compte déjà plusieurs amis d'origine cubaine au Canada. Il ne lui en a pourtant jamais parlé.

«J'avais loué une limousine pour l'accueillir. Quand je suis arrivée là, il y avait trois ou quatre personnes que je ne connaissais pas», se souvient Nicole.

C'est quand l'homme obtient son statut de résident permanent que les choses se gâtent vraiment. Il s'absente de plus en plus de la maison et le couple commence à se chicaner. En janvier 2012, l'enseignante revient du travail pour trouver une lettre d'adieu.

«Je m'en vais de la maison parce que la relation ne fonctionne plus. S'il te plaît, ne me cherche pas. Je ne vais pas revenir.» Elle a le coeur brisé. «Il m'a tellement bien joué la comédie», soupire-t-elle.

Un réseau organisé

C'est son fils qui découvre le fond de l'histoire en fouillant sur le profil Facebook de l'ex-conjoint.

Il y trouve des dizaines de messages envoyés à un réseau de Cubains établis un peu partout au Canada et dans le monde. Alex y décrit en détail son plan pour immigrer et échange des trucs pour se débarrasser de sa femme, son «passeport pour le Canada», sans être renvoyé chez lui. Il y avoue aussi avoir un fils de 3 ans à Cuba.

Pour Nicole, le choc est brutal. «Elle s'est sentie trahie, dit son avocate, Me Ève Lapointe. C'est de la naïveté à l'état pur. Elle l'aimait vraiment. Il a fallu qu'elle le voie écrit noir sur blanc pour comprendre qu'elle avait été utilisée.»

La femme a alors entrepris des démarches afin de faire annuler le mariage. Une tâche difficile puisqu'il était évident que l'union avait été consommée.

Mais selon le juge de la Cour supérieure qui a entendu la cause, il est clair que monsieur désirait «se marier pour quitter Cuba et non pour faire vie commune avec la demanderesse» et que le consentement de cette dernière au mariage «a été vicié». Le mariage a été officiellement annulé au début du mois de décembre. «C'est assez rare. Habituellement, dans des situations comme celle-là, les gens divorcent», explique l'avocat spécialiste des affaires d'immigration Stéphane Handfield.

Malgré l'annulation, Nicole est encore responsable de son ex-conjoint, puisqu'elle a parrainé son processus d'immigration. Depuis la séparation, il vit en Ontario. «C'est une situation difficile pour madame, mais le contrat de mariage et celui de parrainage sont deux contrats distincts», explique Me Lapointe.

Vers un renvoi?

Sa cliente espère maintenant qu'Alex soit renvoyé du Canada. Ce n'est pas impossible. «L'Agence des services frontaliers pourra porter plainte contre lui pour fausse déclaration», dit Stéphane Handfield.

«Si elle arrive à démontrer que l'homme n'a jamais aimé la femme et que c'est uniquement pour immigrer qu'il l'a épousée, ce dernier pourrait perdre sa résidence permanente et être renvoyé à Cuba. Mais pour ça, il faudra prouver que le mariage était sous de faux prétextes dès le départ et que la relation ne s'est pas simplement détériorée en cours de route, comme il arrive souvent. Évidemment, l'annulation du mariage est un argument de taille», dit-il. Nicole, elle, espère mettre cette histoire derrière elle une fois pour toutes. «Je veux faire une croix. J'ai vécu un enfer. Je ne souhaiterais ça à personne.»

Depuis octobre 2012, la loi canadienne entourant les demandes d'immigration à la suite de mariages est plus sévère afin « de dissuader tout étranger d'avoir recours à un mariage de complaisance », dit Immigration Canada.

Le Canada n'accordera plus automatiquement le statut de résident permanent aux époux parrainés dont la relation date de deux ans ou moins et qui n'ont pas d'enfant avec ce dernier.

L'époux parrainé sera tenu de cohabiter avec son répondant dans le cadre d'une relation authentique durant les deux années suivant l'obtention de son statut de résident permanent au Canada.

Si l'époux parrainé ne respecte pas cette condition, le Canada révoquera son statut de résident permanent et procédera à son renvoi. Des accusations au criminel pourraient également être portées.

Les personnes ayant été parrainées par leur conjoint ou partenaire doivent dorénavant attendre cinq ans à partir de la date à laquelle elles ont obtenu la résidence permanente au Canada pour parrainer à leur tour un nouveau conjoint ou partenaire.

Démasqué sur Facebook

C'est à cause des conversations sur Facebook entre Alex et d'autres Cubains établis au Canada et ailleurs dans le monde que le juge de la Cour supérieure a annulé son mariage avec Nicole. Le jeune homme y admet que la Québécoise est son passeport pour quitter Cuba. En voici des extraits.

Interlocutrice: Comment vas-tu passer la fin de l'année?

Alex: Je pense bien la passer avec la famille de ma sorcière de femme. Tu veux savoir son âge?

Interlocutrice: Dis-moi?

Alex: Elle a 65 ans.

Interlocutrice: Et toi, combien tu as?

Alex: Moi 29.

Interlocutrice: Oh... Tu t'es marié avec elle pour quitter Cuba?

Alex: Certainement. De quelle autre manière quitter Cuba?

***

Alex: Je suis en train de préparer [mon] retrait.

Interlocuteur: Merde. Je ne m'imagine pas que tu retournes à Cuba. Hihihi.

Alex: Bien sûr que non. Ni mort. J'ai la résidence.

Interlocuteur: Je suis en train de faire cheminer les documents de ma femme pour pouvoir transférer dans un autre pays.

Alex: Si je peux t'aider dans quelque chose tu m'avises. Je vis encore seul avec cette sorcière. Elle me sert à quelque chose.

***

Alex: Je suis en train d'assembler de l'argent et dès que je l'ai, je vais [en voyage à Cuba]. J'ai un enfant de 3 ans.

Interlocuteur: Tu vas mieux l'aider que si tu étais là-bas et un jour tu pourras le ramener avec toi.

Alex: Sûr. C'est ce que je veux. Cette vieille ne le sait pas.

Interlocuteur: Tu dois être intelligent. Ces Américaines ne sont pas idiotes. Si tu peux garder le secret, fais-le, mais avec beaucoup de précautions.

***

Interlocutrice: Tu aimes ça ici [au Canada]?

Alex: Oui. C'est le pays des possibilités.

Interlocutrice: Ici, on ne peut pas niaiser. On est ici pour améliorer et s'accommoder. En plus, il y a les familles qu'il faut faire avancer.

Alex [...]: Oui. Je fais l'idiot et je lui fais des pirouettes. Mais ce n'est pas facile, car c'est 65 ans pour 29. [...] Elle était une chose à Cuba, ici c'est une autre.

Une loi plus sévère

Depuis octobre 2012, la loi canadienne entourant les demandes d'immigration à la suite de mariages est plus sévère afin « de dissuader tout étranger d'avoir recours à un mariage de complaisance », dit Immigration Canada.

Le Canada n'accordera plus automatiquement le statut de résident permanent aux époux parrainés dont la relation date de deux ans ou moins et qui n'ont pas d'enfant avec ce dernier.

L'époux parrainé sera tenu de cohabiter avec son répondant dans le cadre d'une relation authentique durant les deux années suivant l'obtention de son statut de résident permanent au Canada.

Si l'époux parrainé ne respecte pas cette condition, le Canada révoquera son statut de résident permanent et procédera à son renvoi. Des accusations au criminel pourraient également être portées.

Les personnes ayant été parrainées par leur conjoint ou partenaire doivent dorénavant attendre cinq ans à partir de la date à laquelle elles ont obtenu la résidence permanente au Canada pour parrainer à leur tour un nouveau conjoint ou partenaire.

Source : Citoyenneté et Immigration Canada