Lancée il y a cinq décennies, la guerre contre les stupéfiants a échoué. Non seulement elle n'a pas permis de limiter la consommation de drogue, mais elle a eu des effets secondaires «dévastateurs.»

Mis à jour le 3 juin 2011
Agnès Gruda LA PRESSE

Le diagnostic est sans appel. Il provient d'un rapport publié hier par une commission internationale qui regroupe une brochette d'anciens chefs d'État, des écrivains et même un premier ministre en exercice, le Grec George Papandreou.

Le document de 24 pages, qui a été publié hier, est signé par 19 personnalités, dont les ex-présidents Ernesto Zedillo (Mexique), César Gaviria (Colombie) et Fernando Henrique Cardoso (Brésil), l'ex-secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, le Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa, l'ancien secrétaire d'État américain George Shultz, l'économiste Paul Volcker et la juriste canadienne Louise Arbour.

Ils ne se contentent pas de dresser leur constat. Ils proposent aussi un changement radical de stratégie. Selon eux, la répression en vigueur depuis 50 ans est coûteuse, inefficace et nocive pour la santé publique. Mieux vaut décriminaliser les stupéfiants et cesser de traquer les petits trafiquants et les toxicomanes, écrivent-ils. L'approche dure devrait être remplacée par une stratégie de «réduction des méfaits», qui peut prendre la forme de programmes d'administration d'héroïne sous supervision médicale comme celui qui a été expérimenté au Canada, cité par les auteurs du document.

Le rapport de la Global Commission on Drug Policy ajoute des arguments favorables au centre d'injection supervisée Insite, à Vancouver, que le gouvernement conservateur souhaite fermer, et dont le sort est actuellement entre les mains de la Cour suprême.

Un échec

Ce rapport est important parce que, «pour la première fois, des personnalités de cette envergure reconnaissent que la guerre contre les drogues est un échec et proposent d'autres solutions», estime Mary Anastasia O'Grady, journaliste du Wall Street Journal, qui a beaucoup écrit sur le sujet.

«L'incarcération de dizaines de millions de personnes dans les dernières décennies a détruit des vies et des familles sans réduire l'accessibilité des drogues illégales ni la puissance des organisations criminelles», affirme le rapport. Selon l'ONU, le nombre de consommateurs d'opiacés a augmenté de 34,5% entre 1998 et 2008. La popularité de la cocaïne a crû de 27%, et celle du cannabis, de 8,5%.

L'ONU a adopté sa convention sur les stupéfiants il y a 50 ans. Et il y a 40 ans que Washington a lancé sa guerre contre les drogues. La répression était censée détourner les gens du trafic et de la consommation de stupéfiants.

Pourtant, «la consommation de drogue dans plusieurs des pays qui ont adopté des lois sévères est plus élevée que dans les pays qui ont opté pour une approche plus tolérante», constatent les auteurs du rapport.

Le taux de contamination au VIH est plus élevé dans les pays qui ont adopté la méthode dure. Un exemple: des pays tels que l'Allemagne, la Suisse et l'Australie ont adopté depuis longtemps une approche pragmatique qui vise à réduire les effets secondaires des toxicomanies. La proportion de toxicomanes infectés au VIH y est inférieure à 5%. Dans les pays qui résistent à cette approche, comme la Thaïlande et la Russie, le taux de contagion avoisine les 40%.

Conséquences internationales

La guerre contre les stupéfiants a aussi des conséquences internationales. Elle déstabilise les régions qui servent de plaque tournante au trafic de drogue. C'est ce qui se produit en Afrique de l'Ouest depuis que les cartels latino-américains se sont lancés à l'assaut du marché européen, il y a quelques années.

En résumé, le rapport recommande de cesser de punir ceux qui ne font de mal à personne d'autre qu'eux-mêmes, d'opter pour la décriminalisation pour affaiblir le crime organisé et d'offrir des soins aux toxicomanes. Ils citent quelques exemples, dont celui du Portugal, qui a décriminalisé tous les stupéfiants, y compris l'héroïne, il y a 10 ans. Contrairement aux pires prédictions, les toxicomanes de la planète ne se sont pas rués sur Lisbonne et la consommation de drogue y est restée inférieure à la moyenne européenne.

Le Mexique et les États-Unis, particulièrement visés par ce rapport, ont rejeté ses conclusions.

Ce n'est pas la première fois que des personnalités publiques réclament un changement de cap vis-à-vis de la consommation et du trafic de drogue. Il y a deux ans, les ex-présidents Cardoso, Zedillo et Gaviria avaient appelé à la légalisation du cannabis. «Après des décennies de survols, d'arrosages et de raids sur les usines de stupéfiants dans la jungle, l'Amérique latine demeure le plus important exportateur de cocaïne et de cannabis, et elle produit de plus en plus d'opium et d'héroïne», avaient-ils déclaré.

Le rapport publié hier va beaucoup plus loin. Il regroupe une liste impressionnante de signataires, dépassant les frontières de l'Amérique latine, continent particulièrement éprouvé par cette guerre que le comité juge perdue.