Le président du Conseil du Trésor, Stéphane Bédard, prévient les firmes de génie-conseil qu'aucune négociation ni discussion ne seront possibles avec le gouvernement pour un éventuel remboursement tant et aussi longtemps qu'elles n'auront pas évalué elles-mêmes l'étendue des sommes obtenues illégalement.

Mis à jour le 28 juin 2013
Kathleen Lévesque LA PRESSE

Lors d'un entretien avec La Presse, le ministre Bédard a fortement suggéré hier aux firmes comme Dessau ou SNC-Lavalin qui ont été associées à un système de collusion, de corruption et de financement occulte, de faire leurs calculs car le gouvernement fait les siens de son côté.

«Sur les sommes à récupérer, il n'y a pas de discussions directes. [...] Avant de négocier, il faut qu'il y ait une évaluation. On ne peut aller dans les à-peu-près», a affirmé Stéphane Bédard, laissant ainsi entendre qu'une offre devrait d'abord venir des firmes concernées.

À cet égard, le ministre a rappelé que de façon sommaire, le coût de la corruption est estimé à un pourcentage variant de 20 à 30% de la valeur des contrats. Mais ce critère s'appliquerait aux seuls contrats du gouvernement ou également à ceux attribués par les sociétés d'État dont Hydro-Québec? Et sur quelle période? Autant de questions sur lesquelles le ministre Bédard invite les firmes de génie à se pencher.

Analyse colossale

Le ministère de la Justice, en collaboration avec d'autres ministères dont le Trésor et les Transports, a entrepris l'analyse colossale de tous les contrats attribués aux firmes de génie au fil des ans.

«C'est un processus sérieux fait avec beaucoup de rigueur. Ce que les Québécois veulent, c'est que justice soit faite. Et ce sera fait», a-t-il réitéré avant d'ajouter: «La récupération des sommes s'adresse à toutes les entreprises fautives et donc, pas seulement aux firmes de génie».

Pour Stéphane Bédard, «la ligne directrice demeure la probité» et cette orientation est vraisemblablement partagée avec ses collègues du conseil des ministres.

De passage à l'hôtel de ville de Montréal hier, le ministre Jean-François Lisée a assuré que l'idée d'accorder une amnistie aux entreprises ayant participé à la collusion était rejetée. «La volonté de Montréal et du gouvernement du Québec pour récupérer un maximum des sommes volées est sans faille.»

Le ministre Lisée a dit regretter que des gens n'ayant pas trempé dans les malversations en paient le prix, mais indiqué que la lutte contre la collusion était incontournable.

«Des gens auront à vivre des incertitudes bien qu'ils ne sont pas responsables, mais ce n'est pas vrai que des gens vont s'en tirer. Ils vont avoir l'UPAC à leur porte, la commission Charbonneau à leur porte, les procureurs de la Ville de Montréal et du gouvernement qui vont leur demander de rembourser.»

Grande inquiétude

À l'Association des ingénieurs-conseils du Québec (AICQ), on s'apprête à réfléchir à la forme que devrait prendre la compensation attendue. Les membres de l'AICQ sont les grandes firmes de génie-conseil dont les pratiques illégales ou immorales ont été décrites en long et en large à la commission Charbonneau.

«On cherche à trouver une solution à plusieurs facettes. [...] Cela pourrait prendre la forme d'une contribution ou une implication dans la société», explique la PDG de l'AICQ, Johanne Desrochers qui confirme la grande inquiétude de ses membres.

Devant cette idée, et surtout, après un long silence, le ministre Bédard a laissé tomber: «Ce que je trouve encourageant, c'est que les firmes ont compris qu'elles doivent quelque chose aux Québécois. Je les invite à continuer dans ce sens-là.»

Dérapage collectif

Chose certaine, pour Mme Desrochers, tout comme l'a soutenu à La Presse la vice-présidente de Dessau, Isabelle Jodoin, les firmes de génie-conseil ne sont pas les seules responsables; le monde politique n'est pas étranger aux irrégularités commises. «Il s'agit d'un dérapage collectif», estime Mme Desrochers qui rappelle que «lorsqu'il y a un corrompu, c'est qu'il y a un corrupteur et ça peut venir d'une main ou de l'autre».

Ainsi, Mme Desrochers ne se montre guère enthousiaste quant à l'idée que les firmes doivent faire un remboursement en espèces sonnantes et trébuchantes.

«Ça peut faire mal de faire un chèque, mais je ne suis pas sûre qu'on est en train de changer la culture et de valoriser d'autres comportements en faisant cela. Et de façon plus cynique, j'ai envie de vous dire que les firmes se sont fait demander des chèques pendant des années et ça n'a pas donné tout à fait les bons résultats!», affirme Johanne Desrochers.

L'empathie aux entreprises éthiques

Quant au «cri du coeur» lancé hier par un vice-président de la firme Dessau, Frédéric Sauriol, le cousin des ex-dirigeants Jean-Pierre et Rosaire Sauriol, le ministre Bédard n'a pas caché une certaine irritation. La haute direction de Dessau a téléphoné au gouvernement pour indiquer que la firme se dissociait des propos de M. Sauriol et «c'est tant mieux», a affirmé M. Bédard.

«J'invite les entreprises à ne pas adopter cette attitude-là. Dessau a agi tardivement. Par contre, ils démontrent actuellement la volonté de collaborer. Ils ont vu que la loi 1, c'est du sérieux pour l'avenir. Et ce n'est pas du maquillage que ça prend», a souligné le président du Conseil du Trésor.

«Ce n'est pas en tassant un ou deux dirigeants [que les firmes vont obtenir le droit de soumissionner]», a-t-il précisé.

Par ailleurs, M. Bédard estime que le gouvernement doit penser à toutes les entreprises qui ont brassé des affaires en toute légalité.

«J'ai beaucoup d'empathie pour les bonnes entreprises qui n'ont pas utilisé la collusion et la corruption et qui n'ont pas eu de contrats, et qui en ont mis à pied bien du monde. [...] Je pense aussi à ces gens-là et à leur famille.»