L’influence des réseaux sociaux et du mouvement #metoo pourrait contribuer au phénomène, selon des experts

Mis à jour le 16 août
Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

Les infractions à caractère sexuel commises par des mineurs et dénoncées à la police ont connu une hausse considérable en 2021 sur le territoire de plusieurs corps policiers du Québec, selon des données obtenues par La Presse. Un « phénomène social » qui inquiète Fady Dagher, directeur du Service de police de l’agglomération de Longueuil.

À la Sûreté du Québec (SQ), qui couvre plus de 1000 municipalités et territoires à travers la province, le nombre de dossiers ouverts annuellement pour des crimes de nature sexuelle où un suspect était âgé de moins de 18 ans est passé de 439 en 2015 à 1439 l’an dernier. Il s’agit d’une hausse de 228 %. Juste entre les années 2020 et 2021, l’augmentation a été de 55 %.

La hausse est notable pour tous les types d’infraction principaux, que ce soient les agressions sexuelles, les contacts sexuels, la distribution d’images intimes ou de pornographie juvénile, l’inceste, l’incitation à un contact sexuel, le leurre avec un ordinateur et le voyeurisme.

La SQ n’est pas le seul corps de police à connaître une telle recrudescence. Au Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), les dossiers pour des infractions sexuelles commises par des mineurs ont aussi plus que doublé entre 2015 et 2021, passant de 61 à 133. La hausse est particulièrement marquée entre 2020 et 2021, avec une augmentation de près de 42 % en un an.

Même chose dans la métropole, où le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) est passé de 183 dossiers en 2015 à 294 en 2021, une croissance de près de 61 %.

Et la tendance semble se maintenir en 2022 pour les trois corps policiers. Pour la première moitié de l’année, 764 dossiers ont été ouverts à la SQ, 76 au SPAL et 166 au SPVM.

Un rapport préliminaire du ministère de la Sécurité publique rendu public le 29 juillet faisait état, tous âges confondus, d’une progression de 29 % des agressions sexuelles rapportées à la police dans la province entre 2020 et 2021. Il semblerait donc que la population adolescente soit disproportionnellement touchée par cette hausse.

Lisez l’article « Les crimes contre la personne en hausse en 2021 »

Entre réseaux sociaux et phénomène social

« Il y a eu une nette augmentation de l’utilisation des médias sociaux dans les crimes de nature sexuelle [dans les dernières années] », remarque Fady Dagher, directeur du SPAL, en entrevue avec La Presse concernant la publication du rapport annuel du SPAL, à la fin du mois de juin. « Et c’est de plus en plus banalisé », renchérit-il.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Fady Dagher, directeur du SPAL

Il peut s’agir, par exemple, d’exploitation sexuelle dirigée par des adolescents et des adolescentes ou de fabrication et distribution de pornographie juvénile, soutient-il.

La pandémie a vu une hausse des agressions en ligne et des cas d’inceste, affirme aussi Mélanie Lemay, fondatrice de Québec contre les violences sexuelles. « Pendant que les parents étaient devant l’écran, les jeunes étaient aussi laissés pendant de longues heures devant l’écran », souligne-t-elle.

Mais le retour en classe n’a pas tout réglé.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, ARCHIVES LA PRESSE

Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles

Juste à moi, à mon échelle et sans poser la question, j’ai entendu des histoires de trois viols collectifs dans trois cours de récréation primaires différentes. Et ça, ça n’a jamais été médiatisé.

Mélanie Lemay, fondatrice de Québec contre les violences sexuelles

De l’avis de Fady Dagher, le phénomène doit être pris au sérieux. « On a des pistes de solution, mais on est plus en réaction que proactifs. »

Un effet secondaire du mouvement #metoo ?

Plusieurs chercheuses spécialisées en violences sexuelles consultées par La Presse se sont toutefois montrées prudentes dans l’analyse des données.

En effet, les agressions sexuelles ont toujours été sous-déclarées aux forces de l’ordre, soulignent-elles. Une augmentation des dénonciations ne signifie pas nécessairement une augmentation des crimes.

« Le mouvement #metoo a eu une grosse part de responsabilité pour sensibiliser la population au fait que les gestes d’agressions sexuelles ont un visage varié », explique la Dre Dominique Trottier, psychologue et professeure à l’Université du Québec en Outaouais, spécialisée en violences sexuelles.

Ce qu’on voit dans les tendances, c’est que le mouvement a permis d’aller plus de l’avant vers la dénonciation formelle. Et que ça a forcé les forces de l’ordre à recadrer l’accueil fait à ce type de dénonciations.

La Dre Dominique Trottier, de l’Université du Québec en Outaouais

Une hypothèse, selon la Dre Trottier, est non seulement que les jeunes dénoncent plus, mais aussi qu’un plus grand nombre de plaintes sont désormais considérées comme fondées par les corps policiers.

Le temps permettra de mieux contextualiser ces statistiques, estime pour sa part la Dre Delphine Collin-Vézina, directrice du Consortium canadien sur le trauma chez les enfants et les adolescents.

« C’est dans les prochaines années qu’on va voir quelle est la part de victimisation [des jeunes], et quelle est la part d’une meilleure divulgation de ces dossiers qui restaient tabous et cachés depuis longtemps. »

Les jeunes, plus à risque

Une vaste étude menée au Québec et publiée en 2009 montrait que 22 % des femmes et 10 % des hommes avaient été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance dans la province, rapporte Mme Collin-Vézina.

Les personnes mineures représentent 55 % des victimes d’agressions sexuelles au Canada, affirme aussi Mélanie Lemay, alors qu’elles ne constituent que 20 % de la population du pays.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Une étude révélait en 2009 que 22 % des femmes et 10 % des hommes avaient été victimes d’agressions sexuelles au cours de leur enfance au Québec.

Et si l’image des personnes adultes traquant des enfants est tenace, bon nombre d’agressions se passent entre adolescents, rappelle Mme Lemay. « De 50 % à 80 % des agresseurs sexuels adultes reconnaissent avoir commis leurs premières agressions étant mineurs », explique-t-elle.

« C’est très inquiétant de savoir qu’en ce moment, il n’y a aucun service offert aux agresseurs », s’inquiète Alexandra Dupuy, co-coordonnatrice du collectif La voix des jeunes compte, qui lutte contre les violences sexuelles au primaire et au secondaire. « Si ces personnes-là ne sont pas accompagnées, vont-elles récidiver ? »

PHOTO MORGANE CHOQUER, LA PRESSE

La Dre Isabelle Daigneault, psychologue et directrice du Laboratoire de recherche sur les trajectoires de santé et de résilience de jeunes agressés sexuellement

Pour la Dre Isabelle Daigneault, psychologue qui dirige le Laboratoire de recherche sur les trajectoires de santé et de résilience de jeunes agressés sexuellement, les services de prévention et d’accompagnement des adolescents victimes et agresseurs au Québec sont insuffisants.

« On ne connaît qu’une proportion des jeunes qui vivent des violences sexuelles au Québec, et ils ne reçoivent pas nécessairement des services adéquats, affirme-t-elle. Et les jeunes agresseurs non plus. »

En savoir plus

  • 46,4 %
    Proportion des victimes de violence sexuelle au Québec âgées de moins de 18 ans
    Source : ministère de la Sécurité publique du Québec (2016)
    4,4 %
    Proportion des victimes de violence sexuelle au Québec âgées de moins de 6 ans
    Source : ministère de la Sécurité publique du Québec (2016)