La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a arrêté un ex-ingénieur de l’Agence spatiale canadienne résidant à Brossard, qui aurait utilisé son poste pour aider une entreprise chinoise à installer des stations-relais de communications satellites en Islande. La police considère qu’il s’agit d’un cas d’ingérence de la Chine dans l’appareil fédéral.

Mis à jour le 9 déc. 2021
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

« Oui, on peut le catégoriser comme de l’ingérence étrangère », a confirmé l’inspecteur David Beaudoin, de l’Équipe intégrée de la sécurité nationale (EISN), en entrevue avec La Presse mercredi.

Wanping Zheng, qui travaillait jusqu’en 2019 aux bureaux de l’Agence spatiale canadienne (ASC) à Saint-Hubert, sur la Rive-Sud de Montréal, a été arrêté au cours des dernières semaines et libéré avec promesse de comparaître en cour le 15 décembre. L’homme de 61 ans est accusé d’abus de confiance par un fonctionnaire.

IMAGE TIRÉE D’UNE PRÉSENTATION SUR YOUTUBE

Wanping Zheng

Anomalies

Selon l’acte d’accusation déposé au tribunal, les faits se seraient déroulés entre le 1er juillet 2018 et le 30 mai 2019, à Saint-Hubert, à Brossard, ailleurs au Québec ainsi qu’à Ottawa, à Toronto et ailleurs en Ontario.

Les allégations des autorités n’ont pas subi l’épreuve des tribunaux, mais les enquêteurs disent détenir des preuves qui démontrent que l’ingénieur menait des « activités illégales parallèlement à ses fonctions ». Il aurait utilisé son poste pour aider une entreprise chinoise à installer des stations-relais pour satellites en Islande.

La GRC ne veut pas expliquer la façon dont il s’y serait pris, mais l’inspecteur Beaudoin affirme que le poste du suspect au sein du programme spatial canadien était « central à sa capacité » d’aider la firme chinoise.

Plusieurs entreprises du secteur aérospatial chinois entretiennent des liens étroits avec le régime du Parti communiste chinois.

L’Équipe intégrée de la sécurité nationale dit avoir entamé une enquête sur Wanping Zheng en octobre 2019, après avoir été alertée par l’Agence spatiale au sujet d’anomalies impliquant l’employé.

« Quand des doutes ont été soulevés au sujet des activités de la personne en cause en dehors des heures de travail, l’ASC a pris diverses mesures : elle a notamment mené une enquête interne et restreint l’accès aux renseignements. D’autres mesures ont [suivi] et la personne en cause a cessé de travailler à l’ASC en 2019 », a déclaré l’organisme d’exploration spatiale dans un communiqué.

Dirigeant d’une entreprise spécialisée dans les petits satellites

Wanping Zheng s’affichait depuis quelques années comme un dirigeant de Spacety, entreprise d’exploration spatiale fondée en Chine en 2016 et disposant depuis 2019 d’un siège social international au Luxembourg.

L’entreprise dit se spécialiser dans les petits satellites et les services en lien avec les satellites. Elle dit avoir développé, lancé et exploité une vingtaine de satellites pour des missions liées à la science et aux technologies.

En février dernier, Wanping Zheng a prononcé une conférence sur Zoom devant un groupe d’amateurs d’exploration spatiale en Islande. Dans sa présentation, il disait avoir travaillé pendant 26 ans au sein du programme spatial canadien.

Wanping Zheng affirmait avoir travaillé sur plusieurs projets de satellites canadiens, sur le programme de la Station spatiale internationale et sur plusieurs technologies de communications développées au Canada.

En janvier dernier, dans une entrevue avec le magazine MIT Technology Review, il disait croire que la Chine était le pays le mieux placé pour profiter de la demande du secteur privé pour construire des satellites et des fusées de lancement à grande échelle.

« Quel est le meilleur pays en qui avoir confiance pour des besoins manufacturiers ? C’est la Chine. C’est le centre manufacturier du monde », disait-il.

La Presse a tenté de joindre M. Zheng pour obtenir son point de vue sur le dépôt des accusations mercredi, mais personne n’a répondu à la porte de sa résidence de Brossard.

Une menace « très présente »

La GRC a souligné mercredi qu’elle consacrait beaucoup d’efforts actuellement à combattre l’ingérence de puissances étrangères au Canada.

« C’est une menace qui est très présente au Canada en ce moment et c’est une menace qu’on prend très au sérieux », affirme l’inspecteur David Beaudoin. Selon lui, il serait faux de pointer un seul pays comme étant l’auteur de ce genre d’activités. « Il n’y a pas uniquement un acteur étranger », dit-il.

L’inspecteur affirme que les entreprises et les organismes gouvernementaux, ou quiconque dans le grand public, qui remarquent des activités suspectes pouvant être reliées à de l’ingérence étrangère peuvent contacter le corps policier fédéral. Cette aide du public est cruciale, dit-il.

L’ampleur des activités est tellement large, ce serait difficile pour la GRC d’y arriver seule.

L’inspecteur David Beaudoin, de l’Équipe intégrée de la sécurité nationale, à propos de l’aide du public

M. Beaudoin ajoute que les policiers ont pour mission de détecter et de perturber les tentatives d’ingérence étrangère. Parfois, ceux-ci réussissent à mettre les puissances étrangères en échec et à perturber leurs plans sans que quiconque se retrouve accusé en cour et sans que l’affaire soit rendue publique.

« C’est même un phénomène régulier dans les activités de la GRC reliées à la sécurité nationale. La judiciarisation des dossiers n’est pas une fin en soi », dit-il.

Avec la collaboration de Florence Morin-Martel, La Presse

356 millions

Budget de l’Agence spatiale canadienne en 2020-2021

670

Nombre d’employés de l’Agence spatiale canadienne

Source : Agence spatiale canadienne

Un autre cas qui fait jaser

En 2020, La Presse a révélé en primeur les résultats d’une enquête du FBI selon laquelle un professeur de McGill qui a participé au programme spatial canadien avait recruté plusieurs diplômés de son université au bénéfice d’un réseau d’espionnage qui volait des secrets industriels sur deux continents afin d’alimenter le développement de missiles en Chine. Le professeur en question, Ishiang Shih, nie les accusations portées contre lui à cet effet aux États-Unis et n’a pas encore été jugé.