Portrait de Meriem Boundaoui, l’adolescente de 15 ans tuée lors d’une fusillade à Saint-Léonard

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Elle était brillante et prête à s’épanouir. Elle s’appelait Meriem Boundaoui. Deux balles tirées dans sa direction ont mis un terme à sa jeune existence et anéanti les espoirs d’une vie meilleure. L’adolescente avait migré de son Algérie natale vers la Rive-Sud de Montréal pour y poursuivre ses études et s’assurer un avenir à la hauteur de ses ambitions. Voici son histoire, racontée par sa famille.

Safia Boundaoui, 40 ans, a reçu le coup de fil en fin de soirée le 7 février dernier. « Celui que personne ne veut recevoir », confie-t-elle. Sa sœur Meriem se trouve alors à l’hôpital du Sacré-Cœur, à Montréal. Elle doit s’y rendre pour rejoindre son autre sœur Bahia, 38 ans, sous le choc.

Elle quitte donc son domicile de Pointe-aux-Trembles. Sur place, ses pires cauchemars se concrétisent. Sa jeune sœur est étendue sur une civière. Les machines qui la maintiennent en vie semblent veiller sur elle. Elle est morte d’un coup, précise le personnel médical, qui ne peut rien faire pour la sauver. Elle a reçu plusieurs balles à la tête. La famille en larmes décide de la débrancher. La douleur est grande, inutile de la prolonger.

PHOTO FOURNIE PAR SAFIA BOUNDAOUI

Meriem Boundaoui

Quelques heures plus tôt, Meriem Boundaoui se trouvait à Saint-Léonard dans une Volkswagen grise. Une dispute éclate non loin du véhicule. Deux individus masqués tirent en direction du conducteur qui accompagnait Meriem. Le jeune homme dans la vingtaine évite les balles de justesse. Il affirmera qu’il est une victime innocente dans cette triste affaire, tout comme sa jeune compagne. Plus de deux semaines après le drame, les suspects courent toujours.

L’adolescente de 15 ans n’a pas survécu aux coups de feu. Sa mort a provoqué une vague d’indignation au sein de la métropole et une profonde inquiétude quant à la banalisation des armes.

Safia Boundaoui met du temps à annoncer à ses parents la mort de Meriem.

Le lendemain de l’hôpital, j’ai pris mon courage à deux mains. Je l’ai dit à mon père. Il n’a même pas pleuré et ça m’a fait mal, je savais qu’il cachait sa douleur au fond de lui pour ne pas faire peur à ma mère. Il ne savait même pas comment lui dire.

Safia Boundaoui, sœur de Meriem

Trois jours plus tard, la mère de Meriem apprend la terrible nouvelle. Les histoires d’armes à feu, de fusillade et d’enquête policière lui sont rapportées. Elle peine à comprendre comment « son bébé » a perdu la vie dans la violence, explique Safia en chuchotant. « Elle est inconsolable. »

De Béjaïa à La Prairie

Meriem Boundaoui est née à Béjaïa, ville de Kabylie, à trois heures de route d’Alger. La commune d’Algérie d’une beauté époustouflante et rurale est bordée par la Méditerranée et les montagnes. Établie au Canada depuis à peine deux ans, l’adolescente vit chez sa sœur Bahia, à La Prairie.

« Une fille intelligente comme elle pour qui l’école, c’était facile. On ne pouvait pas la laisser en Algérie », poursuit sa sœur Safia Boundaoui. Au lycée Nacéria de Béjaïa, sa jeune sœur excelle.

La vie n’est pas particulièrement difficile pour elle. Mais pour les jeunes Algériens, les possibilités d’une carrière florissante sont limitées, alors que le climat social est de plus en plus tendu, raconte sa sœur. La mentalité conservatrice de la région est peu propice à l’émancipation d’une jeune fille comme Meriem.

Sa mère est femme au foyer. Son père est maçon. Ses frères et sœurs naviguent entre plusieurs emplois – maçon, photographe, commerçant. Tous unissent leurs efforts pour lui permettre de s’installer au Québec. Certains amassent de l’argent, d’autres s’occupent de la paperasse. En septembre 2019, mission accomplie : la jeune fille atterrit à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau et peut enfin envisager un avenir à la hauteur de ses ambitions. Ses deux sœurs sont déjà là. Elles aussi ont choisi le Québec pour assurer à leurs propres enfants un avenir meilleur.

PHOTO FOURNIE PAR SAFIA BOUNDAOUI

Meriem Boundaoui (la troisième sur la photo) et ses frères et sœur

Meriem, qui aurait eu 16 ans en mars, est le bébé de la famille, cadette d’une fratrie de sept enfants. Son frère Lyes vient d’avoir 30 ans, alors que Safia – la plus âgée – a 40 ans.

L’adolescente de 15 ans a l’allure d’une enfant qui a grandi trop vite. « Elle a vécu entourée d’adultes, et donc elle était très mature, plus calme que les autres enfants », explique son frère Lyes Boundaoui. Au bout du fil, sa voix tremblotante est parfois interrompue par la mauvaise connexion internet ou le chant nerveux des coqs.

« Comme tous les frères et sœurs sont plus vieux qu’elle, on s’occupait d’elle comme des parents. Elle était bien entourée », poursuit Safia Boundaoui, chassant les larmes avec une impressionnante retenue.

En quête de la vie qu’elle méritait

« Mon père, dès qu’il a vu que Meriem était brillante, son objectif, ç’a été la réussite scolaire pour sa fille », poursuit Lyes d’un seul souffle. Il se souvient, avec douleur, des journées passées avec sa sœur à la plage. « Elle allait avoir la vie qu’elle méritait après tant d’efforts. Tout ça est perdu. Elle n’a même pas eu le temps de réussir. »

La famille Boundaoui mène une vie stable. Meriem est une adolescente typique de Béjaïa. Elle fréquente le lycée Nacera, s’amuse les week-ends avec ses amies et passe ses étés au bord de la mer. Mais la mentalité conservatrice des gens de la région et l’absence de réelles perspectives freinent la jeune ado. La jeune fille rêve d’une carrière lucrative et d’une vie exempte de tabous. « Moi-même, son frère, je me disais que je ne pouvais pas la laisser ici. J’ai senti qu’elle devait rejoindre ses sœurs pour réussir. Ça la freinait d’être ici. »

Elle était fière de chacune de ses réalisations, explique son frère. En Algérie, elle jonglait entre l’arabe et le kabyle, baragouinait le français et ne connaissait de l’anglais que les paroles des chansons de Lady Gaga. Après un an, elle maîtrisait le français et l’anglais « comme une pro », admire Lyes Boundaoui.

Des moments volés par la pandémie

Les derniers moments de Meriem avec sa famille auront été volés par la pandémie.

Consciente de l’urgence sanitaire, elle demeure perturbée par les restrictions qui l’empêchent de découvrir son nouveau pays et de continuer à y tisser des liens.

PHOTO FOURNIE PAR SAFIA BOUNDAOUI

Meriem Boundaoui en août 2020

Celle qui aime tant l’école et déconcerte ses sœurs par sa soif d’apprendre doit se contenter de leçons sur Zoom. Comme beaucoup d’autres adolescents censés profiter de la vie, elle vit cette période difficilement, raconte Safia Boundaoui. « Elle aimait la vie, mais franchement, avec la pandémie, c’était difficile. Elle ne pouvait plus garder mes enfants et elle les aimait beaucoup. Elle était géniale avec eux. »

Début janvier. Isolée, Meriem s’ennuie et passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. L’adolescente fait les cent pas autour de son lit. Elle fait jouer de la musique de sa Kabylie natale et se filme en train de danser pour envoyer la vidéo à ses parents. Les faire sourire malgré la distance.

Parfois, elle bricole de petits bracelets inspirés de ceux qu’elle achetait chez Ardène, avant la fermeture temporaire de sa boutique favorite. Elle les met dans une petite boîte pour les envoyer à sa famille de Béjaïa, à ses jeunes neveux et nièces. En fouillant dans sa chambre après sa mort subite, ses sœurs ont récupéré le tout.

La jeune fille s’ennuie de sa mère, avec peu d’espoir d’aller la visiter en Algérie en pleine pandémie mondiale, confirme Safia Boundaoui. « Surtout cet hiver, elle demandait qu’on fasse des activités en famille. Mais je lui disais : “Ma chérie on ne peut pas.” On a manqué nos derniers moments ensemble. »