La députée libérale Marwah Rizqy, qui demande depuis plusieurs mois un moratoire sur le déploiement de la reconnaissance faciale au Québec, juge « irresponsable » qu’un contrat de 4,4 millions pour fournir cette technologie à la Sûreté du Québec soit sur le point d’être conclu avec un important fournisseur français.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« Je ne comprends pas comment, pendant que le Québec et son économie ont été mis sur pause, le gouvernement Legault puisse avancer la tête baissée avec une technologie qui comporte des enjeux importants de discrimination », lance la députée libérale, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’administration gouvernementale et pour le Conseil du Trésor.

La Presse révélait lundi qu’un contrat de 4,4 millions pour acquérir un service « clé en main » de reconnaissance des empreintes digitales et de reconnaissance faciale pour le corps policier est « en attente de conclusion du contrat » avec le Centre des services partagés du Québec. La SQ souhaite se servir de cette technologie controversée dans le cadre d’enquêtes criminelles pour comparer des images vidéo automatiquement à sa banque comptant des dizaines de milliers de photos signalétiques.

L’acquisition du logiciel a fait l’objet de deux appels d’offres successifs, au terme desquels la société française Idemia est la seule à avoir soumissionné. Deux autres compagnies concurrentes se sont plaintes des délais trop courts en pleine pandémie de COVID-19 pour répondre au devis, mais l’échéance de l’appel d’offres fixée au 31 mars n’a pas été modifiée pour autant.

« Je trouve ça inexplicable qu’il n’y a qu’un seul soumissionnaire. Ça ne respecte même pas les règles de base de l’octroi de contrat, tonne Mme Rizqy. Ils font tout ça en catimini. Ça ne leur dérange même pas de lancer l’argent par les fenêtres sans chercher de nouveaux soumissionnaires. »

Les technologies de reconnaissance faciale d’Idemia, un géant du secteur, sont parmi les plus fiables sur le marché, selon des tests publiés en décembre dernier aux États-Unis par le National Institute of Standards and Technology. Un des algorithmes mis au banc d’essai a toutefois montré une probabilité d’erreur de 1 pour 1000 lorsqu’il était en présence de photos de femmes noires, alors que le taux d’erreur était de 1 pour 10 000 dans le cas des visages de femmes blanches.

« Le gouvernement vient de mettre sur pied une table sur la discrimination envers les minorités visibles et, du même souffle, il va acquérir un logiciel qui créer de la discrimination, de telle sorte que des femmes de couleur ont dix fois plus de chances de se faire identifier de façon erronée. Ça n’a aucun sens », ajoute Mme Rizqy.

Le Parti libéral réclame un moratoire sur le déploiement de cette technologie, qui se répand aussi dans les entreprises et dans les centres commerciaux.

Moratoire d’IBM, Amazon et Microsoft

Dans la foulée de la mort de George Floyd et des manifestations contre le racisme systémique qui en ont découlé, IBM a annoncé son retrait du marché de la reconnaissance faciale il y a deux semaines, évoquant des risques de « surveillance de masse, de profilage racial et de violation des droits fondamentaux ». Amazon a rapidement emboité le pas, annonçant un moratoire d’un an sur la vente de son logiciel Rekognition aux corps policiers. Microsoft a aussi suivi le mouvement.

Le ministre Éric Caire, responsable de la Transformation numérique gouvernementale, a décliné plusieurs demandes d’entrevues de La Presse au sujet des demandes de moratoire qui se multiplient au sujet de cette technologie. « Ils font tout en catimini, alors qu’il y a plusieurs enjeux avec la géolocalisation, avec le traçage, et que le ministre dépense des millions dans son projet d’identité numérique, dit la députée libérale. Un ministre qui refuse les entrevues, la vérité, c’est qu’il sait très bien qu’il ne maîtrise pas ses dossiers. Ça fait vraiment Big Brother. »