Alors qu’Amazon, Microsoft et IBM suspendent leurs ventes de logiciels de reconnaissance faciale aux corps policiers à cause de leurs préjugés racistes et des craintes de surveillance de masse, Québec est en train d’analyser un contrat de 4,4 millions pour acquérir la technologie de la société française Idemia.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

La Sûreté du Québec avait lancé un appel d’offres l’automne dernier pour mettre en service « au plus tard le 30 novembre 2020 » une « solution clés en main » de reconnaissance faciale et d’empreintes digitales. Elle entend utiliser la reconnaissance faciale dans le cadre d’enquêtes criminelles pour comparer des images de caméras de surveillance à une base de données comptant des dizaines de milliers de photos signalétiques (mugshots) de personnes ayant un dossier criminel ou ayant fait l’objet d’enquêtes.

Idemia, acteur majeur du secteur, mais peu connu du grand public, est la seule entreprise qui ait déposé une soumission au terme d’un deuxième appel d’offres lancé en février. Deux sociétés concurrentes ont voulu participer, mais se sont plaintes des délais trop serrés provoqués par la crise de la COVID-19.

Le Centre de services partagés du Québec confirme que l’offre d’Idemia est « en attente de conclusion du contrat », d’un montant de 4 413 915 $. La multinationale française n’a pas voulu commenter le processus, évoquant « des raisons de confidentialité du contrat ».

Une étude publiée en décembre dernier aux États-Unis par le National Institute of Standards and Technology a classé la technologie d’Idemia dans les plus performantes parmi une centaine de logiciels de reconnaissance faciale pour identifier des photos de personnes d’origines ethniques différentes.

Les algorithmes du logiciel ont toutefois montré une probabilité d’erreur de 1 pour 1000 lorsqu’il était en présence de photos de femmes noires, alors que le taux d’erreur était de 1 pour 10 000 dans le cas des visages de femmes blanches.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La technologie de reconnaissance faciale d’Idemia sert à améliorer la sécurité dans les endroits publics, comme les aéroports, selon l’entreprise.

La technologie d’Idemia permet d’identifier des plaques d’immatriculation, des silhouettes et « des personnes d’intérêt en temps réel » afin d’améliorer la sécurité dans les endroits publics comme les aéroports et les gares, indique un document promotionnel de l’entreprise. L’appel d’offres spécifie aussi de reconnaître automatiquement les tatouages.

Idemia est également le principal fournisseur de permis de conduire aux États-Unis, fabriquant ceux des conducteurs de 42 États.

La Société de l’assurance automobile du Québec a aussi lancé en février un « avis d’intérêt » pour connaître l’offre de technologies de reconnaissance faciale « dans un contexte où la majorité des administrations nord-américaines émettrices de permis de conduire applique activement un programme de reconnaissance faciale au niveau de leur clientèle » afin d’éviter la fraude.

Moratoire d’IBM, d’Amazon et de Microsoft

Depuis deux ans, de nombreux groupes de défense des droits de la personne réclament un moratoire sur l’utilisation par la police de la reconnaissance faciale, notamment à cause de préjugés racistes.

Dans la foulée de la mort de George Floyd, IBM a annoncé la semaine dernière au Congrès des États-Unis qu’elle se retirait du marché, évoquant les risques de « surveillance de masse, profilage racial et violation des droits fondamentaux » liés à cette technologie.

Amazon lui a rapidement emboîté le pas en interdisant aux corps policiers d’utiliser son logiciel Rekognition pendant un an, le temps de permettre aux autorités d’adopter des lois pour encadrer « de façon éthique » l’utilisation de la reconnaissance faciale. Microsoft a aussi suivi le mouvement.

« Ce type de système représente une intrusion massive dans la vie privée des gens et de la surveillance de masse », affirme la Ligue des droits et libertés, qui réclame un moratoire sur l’utilisation de la technologie au Canada. « Cette surveillance est d’autant plus inquiétante que certains groupes racisés sont victimes de profilage racial de la part des corps policiers », affirme son porte-parole Dominique Peschard.

Silence radio au Ministère

Le cabinet d’Éric Caire, ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, a refusé de nombreuses demandes d’entrevue faites par La Presse depuis l’hiver dernier pour connaître la position du gouvernement au sujet des demandes de moratoire. La ministre de la Justice, Sonia LeBel, n’a pas voulu formuler de commentaires.

« Pour se prononcer, on doit pouvoir se pencher sur un projet spécifique écrit noir sur blanc », a affirmé sa porte-parole, Nicky Cayer. Le gouvernement Legault affirme qu’un cadre juridique dicte déjà les règles d’utilisation de technologies semblables, et que le projet de loi 64 viendra en renforcer le cadre lorsqu’il sera adopté.

Des avocats joints par La Presse ont néanmoins émis d’importantes réserves quant à l’utilisation de tels logiciels dans le cadre d’enquêtes. « Les causes où l’identité d’un suspect est mise en doute sont de loin celles où il y a le plus d’erreurs judiciaires, note la criminaliste Annie Émond. Une crainte bien réelle est que l’utilisation de la reconnaissance faciale conforte les policiers, les témoins et les juges dans leurs certitudes, juste parce que les technologies ont une aura de crédibilité auprès des tribunaux. Ce sont pourtant des technologies fabriquées par des humains, avec des préjugés documentés. »

L’Association québécoise des avocats et des avocates de la défense déplore que l’État alloue un « budget astronomique » à cette technologie alors que la majorité des postes de police ne sont même pas équipés pour filmer les interrogatoires de suspects dans le cadre d’enquêtes. « Manifestement, il faut qu’il y ait un débat de société avant d’embrasser des technologies aussi intrusives », affirme MMichel Lebrun, président de l’Association.