(Italie) Le yacht de luxe qu’avait fait construire SNC-Lavalin pour le fils du dictateur Mouammar Kadhafi est de retour sur le marché. La Presse a constaté qu’il fait tourner bien des têtes à Imperia, un port italien prisé des oligarques, où il attend son prochain acheteur.

Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

Le Hokulani, un bateau de 46 mètres, avait été offert à Saadi Kadhafi après qu’il est intervenu pour aider SNC-Lavalin à obtenir un contrat de 1 milliard sans appel d’offres en Libye. La commande avait été passée en février 2007. Un vice-président de la firme de génie québécoise avait acquitté la facture de 25 millions US.

Le yacht était « le symbole de la démesure des pots-de-vin versés à Saadi Kadhafi », a déclaré la procureure de la Couronne Anne-Marie Manoukian au procès de Sami Bebawi, ancien cadre de SNC-Lavalin condamné pour corruption cet hiver.

Allure singulière

Le Hokulani est aujourd’hui amarré à la marina d’Imperia, petite ville italienne sur la côte de Ligurie située à une heure de route de Monaco. L’embarcation, qui peut accueillir dix invités et sept membres d’équipage, est à vendre par l’entremise du courtier Imperial Yacht, à un prix confidentiel.

À la marina, les passants qui arpentent les quais, entre les Ferrari et les Porsche, sont nombreux à s’arrêter pour le prendre en photo et commenter son allure singulière. Le vendeur décrit pudiquement la coque comme étant de couleur « champagne ». En réalité, lorsqu’elle est frappée par les rayons du soleil, elle semble faite d’or massif.

Le yacht est loin d’être le plus gros amarré à Imperia. Lors de notre visite, il paraissait même petit comparé aux mastodontes amarrés à ses côtés, comme le Kibo et le Clio, détenus jusqu’à récemment par les oligarques russes Alexander Mamut et Oleg Deripaska, des proches de Vladimir Poutine, ou encore le Chopi Chopi, propriété du milliardaire Taha Mikati, récemment accusé de détournement de fonds conjointement avec son frère, l’ancien premier ministre du Liban.

Mais son style particulier le fait quand même ressortir du lot. SNC-Lavalin avait mis le paquet pour combler le fils du dictateur élevé dans la plus grande opulence.

  • Intérieur du Hokulani

    PHOTO IMPERIAL YACHT

    Intérieur du Hokulani

  • Intérieur du Hokulani

    PHOTO IMPERIAL YACHT

    Intérieur du Hokulani

  • Intérieur du Hokulani

    PHOTO IMPERIAL YACHT

    Intérieur du Hokulani

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Le designer italien Carlo Nuvolari avait collaboré avec le constructeur Palmer Johnson à l’époque pour créer une série d’embarcations spéciales, dont le Hokulani était le premier modèle, avec son style qui se voulait révolutionnaire. 

« Nous avons introduit des innovations dans le design de yacht, avec des lignes tombantes à l’arrière. Si tu regardes ces bateaux, ils sont comme des animaux prêts à bondir, ou comme des voitures sport très puissantes », raconte le designer en entrevue avec La Presse.

Il existe un marché chez les ultra-riches pour des yachts qui allient haute performance et style flamboyant, souligne-t-il.

« Le yachting est un environnement très traditionnel, mais ce que ces gens veulent, ce n’est pas traditionnel », explique le designer.

Les gens qui achètent ces produits et dépensent ce genre d’argent, ils ne sont pas timides. Ils sont agressifs en affaires, ils regardent en avant.

Carlo Nuvolari, designer du Hokulani

La couleur très particulière du Hokulani avait fait exploser les coûts payés par SNC-Lavalin par l’entremise de son vice-président.

« Cette peinture métallique, c’est distinctif, parce que c’est très cher et très difficile à réaliser. Sur une voiture couleur métallique, lorsque vous avez un accrochage, vous ne pouvez pas seulement faire une retouche sur la zone endommagée, il faut repeindre au complet. Sur un bateau, c’est très dispendieux », explique Carlo Nuvolari.

Comme Nicole Kidman

C’est Saadi Kadhafi lui-même qui a baptisé le bateau Hokulani, un mot qui signifie « étoile du paradis » en langue hawaïenne. Le fils du dictateur n’a jamais expliqué publiquement pourquoi il avait choisi ce nom.

PHOTO MAHMUD TURKIA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Saadi Kadhafi

On sait toutefois que le yacht a été commandé peu après une rencontre de Saadi Kadhafi avec l’actrice Nicole Kidman. « Ils se sont bien entendus. Il l’a rencontrée parce qu’il est intéressé par le cinéma », avait raconté le patron de l’agence de sécurité qui protégeait M. Kadhafi, en entrevue au Sydney Morning Herald. Un porte-parole de la vedette d’Eyes Wide Shut avait assuré que la rencontre était strictement professionnelle.

Nicole Kidman, qui est née à Hawaii de parents australiens, a souvent raconté qu’on lui avait donné le surnom « Hokulani » à sa naissance.

Une bonne affaire pour le constructeur

Impossible de savoir à quel prix le propriétaire actuel est prêt à laisser aller le bateau.

Chose certaine, alors que plusieurs personnes ont perdu énormément en raison des mésaventures libyennes de SNC-Lavalin, le chantier naval Palmer Johnson, lui, a largement profité de l’affaire. Tout de suite après avoir pris possession du yacht, Saadi Kadhafi avait changé d’idée et demandé qu’on lui paye un bateau plus grand, selon la preuve déposée au palais de justice de Montréal dans le dossier de SNC-Lavalin.

Le constructeur a donc racheté le Hokulani, qui était pratiquement neuf, pour 11 millions de dollars US, soit moins de la moitié du prix de vente initial. 

Il a conclu une nouvelle entente pour livrer un plus gros bateau, payable en plusieurs versements. Il a empoché 1,5 million en paiement initial pour ce deuxième bateau, mais n’a jamais livré le produit fini puisqu’entre-temps, la révolution a chassé les Kadhafi du pouvoir.

« Ils ont fait une affaire, ils ont profité de ça », a témoigné Riadh Ben Aïssa, ancien vice-président de SNC-Lavalin, devant la Cour supérieure du Québec. Palmer Johnson n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

Plusieurs spécialistes de l’industrie joints par La Presse ont refusé de s’avancer sur la valeur actuelle du Hokulani. Un avocat européen spécialisé dans les transactions de yachts de luxe, qui a requis l’anonymat pour ne pas nuire à ses relations d’affaires, a estimé sa valeur sur le marché à 11 ou 12 millions US.

« Il faut tenir compte de l’âge, mais du fait qu’il a été mêlé à une histoire de corruption et de pots-de-vin, ce qui entraîne une très forte dépréciation », affirme l’expert.