La pandémie a mis en lumière la détresse de dizaines de sans-abri autochtones qui se sont installés au centre-ville de Montréal. Or, les refuges refusent généralement d’accueillir ceux qui sont sous l’effet de l’alcool, même si un sevrage de quelques heures peut mettre leur vie en danger. À contre-courant, dans un petit centre spécialisé du Centre-Sud, l’alcool est… prescrit. Un exemple à suivre ? Visite.

Publié le 6 déc. 2021
TEXTE : Lila Dussault
TEXTE : Lila Dussault La Presse
PHOTOS : François Roy
PHOTOS : François Roy La Presse

« C’est la première fois que mon esprit me revient »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Delmar Garry Whattam, résidant du programme de Projets autochtones du Québec

Il est 10 h du matin. Dans un appartement du quartier Centre-Sud, à Montréal, les discussions sont ponctuées du pschitt caractéristique des canettes qu’on décapsule. La bière scintille dans les verres et le frigo déborde de Labatt et de Pabst. Rien ne laisse croire qu’on est dans un centre spécialisé en toxicomanie et itinérance. Ici, l’alcool est non seulement permis, il est prescrit. Le but : sauver des vies.

Le sevrage d’alcool est l’un des plus dangereux qui soient. Sueurs, tremblements, palpitations, anxiété, diarrhée, vomissements, convulsions. Dans des cas extrêmes, un delirium tremens – où la personne perd contact avec la réalité – peut mener à la mort.

Pour la première fois au Québec, une ressource en itinérance a choisi d’offrir de l’alcool à ses usagers pour éviter les sevrages. Depuis maintenant un an, l’organisme Projets autochtones du Québec (PAQ) distribue une dose précise d’alcool à chaque heure aux participants de son nouveau programme résidentiel, selon un plan médical structuré.

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Le résidant Simeonie Tuckatuck, dans l’une des chambres de l’appartement du quartier Centre-Sud, à Montréal où est implanté le programme

En partenariat avec la clinique de médecine des toxicomanies du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), le projet a été inauguré en pleine pandémie. Il offre ses services à des hommes autochtones montréalais itinérants avec une dépendance importante à l’alcool. La Presse s’est rendue sur place pour découvrir les dessous de cette approche méconnue au Québec, mais très présente partout au Canada.

Mettre fin à la quête d’alcool

L’appartement de huit chambres qui accueille le projet est situé en plein cœur de Montréal. De l’extérieur, l’édifice ressemble à un duplex comme les autres. Les locataires se partagent une cuisine, un salon, des salles de bains, une petite cour et une salle de billard. Tous les jours, à intervalle régulier, ils reçoivent un verre de bière. Des intervenants supervisent et documentent leur consommation, tout en les accompagnant au quotidien.

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De gauche à droite : le résidant Delmar Garry Whattam, Mark Alsop, coordinateur du programme de Projets autochtones du Québec, et le résidant Simeonie Tuckatuck

À noter que les résidants payent eux-mêmes leur alcool par une somme ajoutée à leur loyer. Et ils ont un toit, le droit de faire ce qu’ils veulent, quand ils le veulent – pourvu qu’ils respectent les autres chambreurs. Un luxe auquel ils n’avaient pas goûté depuis longtemps.

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Des intervenants supervisent et documentent la consommation des résidants.

« C’est la première fois que mon esprit me revient », s’enthousiasme Delmar Garry Whattam, bien installé dans un fauteuil, une bière à la main. Avec sa courte barbe, son capuchon et son sourire contagieux, l’homme originaire de la nation Nisga’a, près de Prince Rupert dans le nord de la Colombie-Britannique (et de la tribu de l’orque, précise-t-il), s’étonne. « C’est vraiment incroyable ! »

Un trou dans l’offre de services

La majorité des refuges et services pour sans-abri à Montréal ferment la porte aux personnes sous l’effet de l’alcool. Ils ne permettent pas non plus de consommer de l’alcool sur place. Pendant les huit à dix heures d’hébergement, les alcooliques vont commencer un sevrage et vont être malades, explique la Dre Annie Talbot, codirectrice médicale au CHUM, en plus d’être chercheuse et médecin de famille au service de médecine des toxicomanies. « C’était un trou dans les offres de services pour les personnes itinérantes, de les obliger à arrêter de consommer pour accéder à de l’hébergement », affirme-t-elle.

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Bières dans un réfrigérateur du bureau d’intervention de la résidence de Projets autochtones du Québec. Elles seront distribuées aux résidants du programme selon un horaire précis.

Chaque futur participant au programme de Projets autochtones du Québec est évalué en fonction de ses objectifs et de ses habitudes de consommation. « Pendant longtemps, dans le domaine de la [lutte contre les] dépendances, on prônait l’abstinence, expose la Dre Stéphanie Marsan, chercheuse responsable du projet au CHUM. Mais il y a un idéalisme là-dedans, poursuit-elle. Il y a beaucoup de gens pour qui ce n’est pas possible d’accéder à l’abstinence. »

Dans le milieu de l’itinérance, jusqu’à sept personnes sur dix ont une dépendance importante à l’alcool. Certains sont même considérés comme ayant une dépendance grave, c’est-à-dire qu’ils ingèrent plus de 20 consommations par jour.

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Mot d’encouragement sur l’un des murs de la résidence de Projets autochtones du Québec

Pour ces personnes, arrêter de boire n’est pas toujours une option. Encore moins une priorité.

Quand tu dois consommer la nuit pour éviter des symptômes de sevrage, tu restes dans la rue pour boire. Il faut partir du besoin du patient. Avant on n’avait rien à leur offrir [comme ressource].

La Dre Annie Talbot, codirectrice médicale au CHUM

Chez Projets autochtones du Québec, c’est la mort de Dinah Matte, une femme inuite happée par une voiture rue Sainte-Catherine alors qu’elle était ivre en 2020, qui a lancé la réflexion sur le projet. « Il y en a qui disent : "Il fait froid dehors, je ne veux pas mourir dans un chantier de construction, en pleine nuit" », résume la Dre Talbot.

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Le sous-sol de la résidence

Diagnostiquer l’alcoolisme

L’alcoolisme est considéré comme un problème de santé mentale, au même titre que la dépression. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) détaille une liste de critères pour poser un diagnostic de ce trouble lié à l’usage de substances. Par exemple, « envie, fort désir ou besoin de consommer de l’alcool » ou « usage récurrent de l’alcool dans des situations où il est physiquement dangereux ».

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Le résidant Simeonie Tuckatuck

C’est notamment sur ces critères que l’équipe du CHUM se base pour élaborer le protocole de consommation d’alcool des résidants du programme de PAQ.

Nous, on vient régulièrement pour évaluer les patients, pour s’assurer que la quantité d’alcool est adéquate, que ce n’est pas trop, que c’est assez, et que les symptômes de sevrage sont bien contrôlés.

La Dre Stéphanie Marsan, chercheuse responsable du projet au CHUM

La présence régulière de médecins et d’infirmières sur place permet aussi la prise en charge médicale des résidants. Delmar Garry Whattam est aujourd’hui traité pour son hépatite C. « Avant, je ne pouvais même pas me rendre chez un docteur ! », dénonce-t-il.

Tout n’est cependant pas parfait dans le projet. Dans la dernière année, des résidants ont dû être mis à la porte à cause de problèmes de comportement ou de non-paiement de loyer. Les hommes sont aussi endeuillés par la mort de deux locataires, qui ont succombé à des maladies chroniques.

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Mark Alsop, coordinateur du programme de Projets autochtones du Québec

Si la bière est partout dans la maison, elle est absente des conversations. Peut-être même des pensées. Dans ce logement, devenu un foyer, les participants peuvent enfin se concentrer sur autre chose que de trouver leur prochain drink. Lors de la visite de La Presse, ils s’encouragent et se chamaillent, comme une véritable famille. « Qanik ! », s’exclame soudain Mark Alsop, coordinateur du programme, en pointant la fenêtre. Des flocons, les premiers de la saison, virevoltent. « Il neige ! », en inuktitut.

Simeonie Tuckatuck, un homme de 66 ans originaire de Kuujjuarapik, au Nunavik, regarde la neige tomber pendant quelques secondes. « Ça va être un hiver froid, finit-il par dire. On a un lit, et un toit. » Son regard se reporte sur le salon. Une pièce chaude et accueillante. « On peut vivre avec ça. »

L’angle mort des services en itinérance

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Résidence de Projets autochtones du Québec, à Montréal

La consommation d’alcool est l’angle mort des ressources en itinérance, qui exigent souvent la sobriété pour bénéficier de leurs services. Alors que la pandémie a décuplé les besoins des sans-abri à Montréal, un programme comme celui de Projets autochtones du Québec offre une option pour les laissés-pour-compte de la rue.

L’usage d’alcool coûte cher aux Canadiens en matière de soins de santé et de problèmes judiciaires. En 2017, selon une étude du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances, les pertes financières étaient évaluées à 16 milliards de dollars, soit plus que le déficit budgétaire total du Québec.

Les programmes de gestion de la consommation d’alcool (managed alcohol programs), comme celui de Projets autochtones du Québec (PAQ), permettent une baisse importante des hospitalisations, des altercations avec la police, des visites aux urgences, des agressions et de la consommation dangereuse (consommation d’alcool à friction et de gel pour les mains, par exemple) chez les personnes qui en bénéficient, selon plusieurs études menées au Canada.

Le premier programme du genre a vu le jour en Ontario à la fin des années 1990. Aujourd’hui, plus d’une vingtaine de projets existent au pays, mais celui de PAQ est le premier au Québec. « En général, on est assez conservateurs au Québec dans nos approches en itinérance », fait remarquer la Dre Annie Talbot, codirectrice médicale au CHUM.

Enjeu prioritaire

On estime que 3100 personnes vivent en situation d’itinérance à Montréal. Le problème est tel qu’il est devenu l’une des priorités de la dernière campagne électorale. La mairesse Valérie Plante a d’ailleurs promis de doubler les investissements en itinérance, les faisant passer de 3 à 6 millions de dollars par année.

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Raphaël André a été retrouvé mort dans une toilette mobile à l’angle de la rue Milton et de l’avenue du Parc, en janvier dernier.

Cette année, deux sans-abri autochtones ont perdu la vie dans les rues de Montréal. Raphaël André, en janvier dernier, a été retrouvé dans une toilette mobile à quelques pas d’un refuge fermé. Puis, en novembre, la dépouille d’Elisapie Pootoogook a été trouvée dans un chantier de construction dans l’ouest du centre-ville.

Ces morts et plusieurs autres, en plus de la pandémie, ont accéléré la mise sur pied de la résidence spécialisée de PAQ. Des refuges montréalais ont aussi élargi leurs critères d’admission et acceptent désormais les personnes ayant consommé de l’alcool. C’est notamment le cas du centre de consommation contrôlée d’alcool (wet shelter) de PAQ.

Au square Chabot, dans l’ouest du centre-ville de Montréal, une tente chauffée a été dressée en l’honneur de Raphaël André. Depuis l’hiver dernier, elle accueille des personnes autochtones. Les fonds ont d’ailleurs été reconduits pour que cette tente demeure accessible jusqu’au printemps prochain, selon un article du journal Métro.

Tout près, dans le quartier Milton-Parc, la cohabitation entre les sans-abri et les résidants est souvent difficile. Des résidants ont d’ailleurs manifesté début octobre pour revendiquer une revitalisation de leur quartier et plus de services pour les sans-abri.

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Christie Chapman, intervenante de Projets autochtones du Québec

L’initiative de Projets autochtones du Québec pourrait faire des petits dans le monde de la lutte contre l’itinérance dans la province. D’autres organismes ont récemment visité les lieux pour en apprendre plus sur le projet, a confié à La Presse Christie Chapman, intervenante de PAQ. Au printemps, le programme déménagera et pourra accueillir plus d’une vingtaine de résidants. PAQ espère notamment élargir son service aux femmes autochtones.