La publication d’un livre par des photographes clandestins qui se seraient infiltrés des centaines de fois dans les entrailles du métro de Montréal fait froncer des sourcils parmi les experts en lutte contre le terrorisme.

Publié le 5 déc. 2021
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

L’ouvrage montre des images des tunnels du métro, mais aussi des garages d’entretien et d’autres lieux confidentiels du réseau. Des photos – plus de 160 – croquées en toute impunité au cours d’excursions nocturnes.

« Personne pour nous interrompre, car ils sont ailleurs. Personne pour nous voir parce que nous connaissons tous les angles morts. Personne pour nous entendre parce qu’ils sont trop loin », décrivent les trois photographes anonymes (qui utilisent les pseudonymes Aper, Fog. y et Hise) en conclusion de leur ouvrage.

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Le livre des photographes clandestins

En entrevue avec La Presse, Aper s’est décrit comme un « junkie d’adrénaline » qui voyage partout dans le monde pour infiltrer les réseaux de métro, y prendre des photos et y laisser sa marque avec des graffitis. Il se considère comme un « professionnel » de l’intrusion.

Il affirme ne jamais avoir été pincé par la Société de transport de Montréal (STM). « Pas une semaine ne passe sans que je fasse un tour dans les tunnels au moins une fois, écrit-il. Je ne suis jamais tanné de voir le regard effrayé sur les visages des travailleurs qui vous voient dans des endroits où vous n’êtes pas censé être. »

« Quelqu’un qui a des intentions mauvaises peut faire de même »

Selon un ex-agent des services secrets canadiens, de telles excursions illustrent la difficulté de boucler des infrastructures aussi vastes que celles du métro et les cibles de choix qu’elles constituent donc pour des individus mal intentionnés.

« Un réseau de transports en commun comme celui qu’on a à Montréal, c’est très complexe à sécuriser. Des centaines de milliers de personnes l’utilisent chaque jour », a souligné Michel Juneau-Katsuya, ex-cadre du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). De plus, « il y a tout un système de ventilation et d’accès d’urgence qui doit être maintenu ». « On a énormément de points d’entrée potentiels. »

« Si des artistes de graffitis peuvent le faire, ça veut dire que n’importe qui peut le faire », a fait valoir Phil Gurski, lui aussi retraité du SCRS.

Leur mobile n’est pas dangereux – c’est juste mettre de la peinture sur un mur –, mais ça indique que peut-être quelqu’un qui a des intentions mauvaises peut faire de même.

Phil Gurski, retraité du SCRS

En 2005, les policiers espagnols avaient retrouvé des plans du métro de Montréal et de ses wagons dans les affaires d’un homme accusé d’avoir participé à un attentat à Madrid, l’année précédente. L’attaque – des explosions coordonnées dans le réseau de trains de banlieue de la ville – avait fait près de 200 morts et 2000 blessés.

Les deux experts en sécurité ont expliqué à La Presse que les réseaux de transports en commun souterrains figuraient parmi les cibles préférées des terroristes, parce que des foules compactes s’y trouvent cloîtrées dans des espaces limités. Les attaques y sont donc souvent plus mortelles qu’à la surface.

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Photo tirée du livre des photographes clandestins

La STM n’avait pas été informée de la publication du livre de photos. Par courriel, elle a fait valoir qu’elle ne ménageait pas les efforts pour protéger ses installations.

« Le métro est très sécuritaire et plus de 2000 caméras sont en fonction afin de surveiller son réseau, notamment les intrusions illégales », a indiqué l’organisation dans un courriel.

« Le réseau étant composé de 68 stations, parfois à plusieurs entrées, il peut arriver que des contrevenants s’y introduisent illégalement et des recherches actives et urgentes sont alors mises en œuvre afin de localiser rapidement les intrus pour éviter des évènements malheureux et de longs arrêts de service, a continué le gestionnaire du métro. La STM condamne ce genre de geste clandestin. »

Sous le nez des employés

Assis dans un bar de l’ouest de Montréal, Aper a raconté à La Presse les expéditions nocturnes dans les tunnels sombres du métro qu’il fait régulièrement depuis une quinzaine d’années. Le trentenaire est demeuré flou quant aux voies d’accès qu’il utilise.

Avec prudence, il a toutefois accepté d’expliquer que ses sorties sont relativement brèves et concentrées sur un point du réseau. « Si tu passes par les tunnels, tu es cuit », a-t-il dit, décrivant des détecteurs de mouvement et des caméras difficiles à berner. « C’est trop difficile. »

Aper affirme d’ailleurs qu’à son avis, le métro de Montréal est l’un des mieux protégés qu’il a visités. Ici, « il faut beaucoup de préparation. Ce n’est pas n’importe qui qui peut entrer dans le tunnel », a-t-il dit, comparant avantageusement le métro de Montréal à ceux de New York ou de plusieurs pays européens. « Le système, ici, il est très sophistiqué. »

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Installations du métro de Montréal telles que vues par Aper, Fog. y et Hise

Pas assez sophistiqué, toutefois, pour stopper trois photographes en manque de sensations fortes. Dans le livre – paru à compte d’auteur et distribué dans la communauté des « chasseurs de métro » –, Fog. y raconte s’être infiltré en plein jour dans un garage souterrain de la STM, sous le nez des employés, en enfilant simplement une veste orange.

Des photos montrent une intrusion à travers un puits d’accès équipé d’une échelle de métal.

Une fois sous terre, les photographes amateurs doivent redoubler de prudence : les risques d’électrocution sont omniprésents, en plus du risque de collision avec les trains (le jour) et les véhicules de service (la nuit).

« Les contrevenants mettent leur propre sécurité et leur vie en jeu. La puissance de l’alimentation électrique du métro ne laisse pas de place à l’erreur, souligne d’ailleurs la STM. En plus des risques de décès ou de blessures graves, c’est aussi une infraction règlementaire pour laquelle une forte amende est possible et selon les gestes posés, cela pourrait mener à des accusations criminelles. »

Mais pour les photographes, le jeu en vaut la chandelle. « On a des photos magnifiques que personne n’a vues, a fait valoir Aper. On veut faire partager la beauté du métro de Montréal. »

71 kilomètres

Le métro de Montréal compte 71 kilomètres de tunnels souterrains. Il y a eu 375 millions de passages dans le métro en 2019, avant la pandémie.

Source : STM