Presque personne chez Projet Montréal ne croyait à l’élection de Valérie Plante comme conseillère municipale, pas plus que comme cheffe du parti et à peine davantage comme mairesse de Montréal, révèle un livre sur les coulisses du parti.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

L’ouvrage met aussi en lumière les profondes tensions apparues au sein des troupes de la mairesse une fois à l’hôtel de ville, avec des départs en série et, selon des élus, une concentration du pouvoir au bureau de la mairesse.

Sauver la ville – Projet Montréal et le défi de transformer une métropole moderne, à paraître la semaine prochaine chez Écosociété, est signé par l’ex-journaliste Daniel Sanger, devenu conseiller politique pour des élus de Projet Montréal pendant neuf ans, à partir de 2010. Il a notamment travaillé pour des élus de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

J’ai interviewé au moins 50 personnes pour ce livre. C’est mon souvenir et celui des gens que j’ai interviewés.

Daniel Sanger, en entrevue avec La Presse

Peu avant la campagne de 2013, il observe de loin l’arrivée d’une nouvelle venue chez Projet Montréal. Le parti est à la recherche d’une femme portant un nom qui ne vaille pas trop de « points au Scrabble » (dixit un pilier de Projet Montréal) pour le district francophone de Sainte-Marie.

Valérie Plante, qui travaille alors dans un syndicat à Longueuil, est repérée et recrutée… avant d’être presque abandonnée à son sort lorsque Louise Harel – réputée imbattable – annonce sa candidature au même endroit. « Je me suis dit : “Je suis dans la merde” », confie Mme Plante à l’auteur. Le parti l’avertit qu’il préfère concentrer ses ressources vers des sièges plus prometteurs. Elle gagne malgré tout.

Parti au bord de l’implosion

Suit le règne de Denis Coderre, extrêmement dur pour Projet Montréal : le maire réussit à débaucher Richard Bergeron, le chef historique de la formation politique, ainsi que d’autres élus importants de la formation politique.

Valérie Plante est alors une conseillère municipale complètement inconnue du grand public. Elle se présente à la direction de sa formation politique après avoir constaté que seuls des noms masculins étaient évoqués – au bar où se rejoignent élus et employés après les conseils municipaux – pour prendre la place de M. Bergeron.

« C’est venu me gosser », confie-t-elle à l’auteur. Face à elle : Guillaume Lavoie, politicien aguerri avec un talent indéniable pour la communication. Valérie Plante tente de convaincre ses collègues de se rallier à elle (y compris autour d’un joint de cannabis dans une soirée de tricot, selon l’auteur), mais le caucus appuie largement M. Lavoie.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Guillaume Lavoie, candidat d’Ensemble Montréal – Équipe Denis Coderre à la mairie dans Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension

La défaite-surprise de ce dernier, trop libéral pour la base militante de Projet Montréal, sera extrêmement difficile à avaler pour de nombreux élus du parti. Le groupe est alors au bord de l’implosion. Daniel Sanger rapporte que des interventions physiques ont été nécessaires pour maintenir le calme le soir du dévoilement des résultats, alors qu’insultes et doigts d’honneur s’échangeaient. Quelques jours plus tard, M. Lavoie aurait crié sa colère à des partisans de Mme Plante – dont l’auteur du livre.

« Ça devenait Équipe Valérie Plante »

La victoire à la campagne de 2017 est moins surprenante pour Projet Montréal, parce que les sondages permettaient de voir – au moins partiellement – la vague arriver.

La formation politique s’est toutefois peu préparée en amont : « En 2017 comme en 2013 et en 2009, nous ne regardons généralement pas au-delà du jour de l’élection pour recruter des candidats, écrit Daniel Sanger. Nous nous demandons rarement s’ils feraient de bons conseillers ou maires, ou s’ils ont des compétences en gestion. » C’est à cette insouciance qu’il attribue les problèmes de gestion des mairesses d’arrondissement Sue Montgomery et Giuliana Fumagalli, expulsées de Projet Montréal.

Surtout, la culture militante du parti semble s’adapter difficilement à la réalité du pouvoir. « Il y a un caucus qui voulait être consulté davantage, et ça a mené à des difficultés, explique M. Sanger en entrevue. Au caucus et même autour de la table du comité exécutif, on trouvait qu’il n’y avait pas assez de participation collective dans les décisions. »

Dès la deuxième année du mandat, Luc Ferrandez quitte la politique en plaidant qu’il faut passer à la méthode forte face à l’urgence climatique. Il avait d’autres raisons, confie-t-il dans le livre : « La raison pourquoi j’ai donné ma démission, c’est que j’ai vu que ça devenait Équipe Valérie Plante. »

Dans les derniers mois, « des élus [considérés comme modérés] se réunissent et écrivent une lettre à Valérie Plante pour lui demander de faire preuve d’une plus grande ouverture et d’une plus grande tolérance à l’égard de la dissidence », décrit l’auteur. D’autres, comme le conseiller Christian Arsenault et la conseillère Christine Gosselin, préfèrent partir.

Sauver la ville – Projet Montréal et le défi de transformer une métropole moderne

Sauver la ville – Projet Montréal et le défi de transformer une métropole moderne

Écosociété

504 pages

Résultats de la course à la mairie en 2017


Valérie Plante : 51 %

Denis Coderre : 46 %

Source : Ministère des Affaires municipales et de l’Habitation

« La campagne à la direction du parti a divisé, le caucus des élus votant massivement d’un bord et les membres de l’autre, par une faible majorité. Mais ce sont les membres qui décident et Plante a bien travaillé pour empêcher le parti de se fragmenter par la suite. Pourtant, personne ne la voyait devenir mairesse. »

Source : Extrait du livre Sauver la ville, de Daniel Sanger