Dans une attaque à l’arme à feu qui a toutes les apparences d’un geste de représailles pour un assaut similaire qu’ils avaient subi 45 minutes plus tôt, deux jeunes caïds du nord de la ville ont tiré une douzaine de coups de feu vers la fenêtre d’un immeuble du quartier Parc-Extension, le 24 mars dernier. La famille qu’ils ont visée n’avait strictement rien à voir dans leur histoire.

Publié le 6 sept. 2021
Tristan Péloquin
Tristan Péloquin La Presse

Les deux jeunes hommes sont arrivés vers 20 h 45 à bord d’une rutilante Maserati Ghibli noire. Ils ont garé leur bolide devant une garderie de la rue Durocher et ont flâné quelques instants dans le stationnement situé juste à côté. Puis soudainement, ils ont pointé leurs pistolets 9 mm vers la fenêtre d’un appartement situé juste en face et ont vidé sans ménagement leurs chargeurs.

Couché sur son lit en train d’écouter la télé, Abdall Ali a figé sur place en entendant les déflagrations. La vitre a volé en éclats. Au moins 2 des 12 balles tirées en rafale se sont logées dans le cadre de fenêtre.

Les deux assaillants ont déguerpi en trombe vers le nord, dans un long vrombissement de moteur. Mais sans qu’ils ne s’en doutent, le cellulaire d’un des deux suspects, Randy Scott Desroches, 21 ans, était déjà suivi à la trace par GPS, en vertu d’un mandat de localisation obtenu plus tôt par les policiers. Une équipe de filature les avait suivis à la trace dans les jours précédents, dans le cadre d’une enquête.

PHOTO FOURNIE PAR MIRZA AKHTER

Au moins deux balles se sont logées dans le cadre de fenêtre de la pièce où se trouvait Abdall Ali, dans le quartier Parc-Extension.

Desroches et son complice présumé, Ghiles Kaci, également âgé de 21 ans, ont été arrêtés à Montréal le lendemain matin lors d’une opération du Groupe tactique d’intervention. Ils font tous deux face à une multitude d’accusations liées à l’utilisation illégale et à la possession d’armes à feu prohibées. Ils demeurent incarcérés dans l’attente de leur procès, pour lequel ils ont plaidé non coupable.

« Cette histoire nous a tous profondément troublés »

Lors de la fouille, les policiers ont trouvé un pistolet de 9 mm sur Kaci et 26 munitions pour pistolet de 9 mm dans la poche droite de la veste de Desroches, a rapporté l’enquêteur Guy-Paul St-Laurent lors de l’enquête sur remise en liberté des deux suspects. Les policiers ont ensuite découvert deux pistolets dissimulés dans le compartiment caché d’un autre véhicule qu’ils ont utilisé après avoir abandonné la Maserati à Longueuil. Ils y ont aussi trouvé les clés de la Maserati, du matériel électronique pour programmer des clés de voiture et 60 grammes de marijuana.

La police et la Couronne sont persuadées que les victimes de l’assaut de la rue Durocher n’ont strictement rien à voir dans l’histoire. « Les policiers nous ont dit que les tireurs visaient probablement un homme qui a habité ici il y a trois ans environ, mais qui a déménagé à Laval », affirme Mirza Akhter, père d’Abdall Ali.

Cette histoire nous a tous profondément troublés. Dès qu’un passant s’immobilise devant notre immeuble, nous devenons nerveux.

Mirza Akhter, résidant de l’appartement pris pour cible

Les détails confirmés à La Presse par une femme du voisinage, qui est un témoin clé de l’affaire, suggèrent que les tireurs cherchaient activement leur cible dans le quartier. Cette femme, qui nous a demandé de ne pas être nommée par crainte pour sa sécurité, affirme qu’elle a elle-même été suivie en voiture à basse vitesse par les deux assaillants alors qu’elle revenait du travail. « J’ai vu la Maserati et j’ai voulu savoir qui c’était, mais je ne voyais rien à travers les vitres teintées. Après quelques secondes, je me suis rendu compte qu’ils me suivaient à basse vitesse. Après coup, je me suis dit qu’ils pensaient peut-être que j’étais leur cible », raconte la dame.

Je suis née en Grèce dans un quartier dur et j’ai élevé trois enfants dans Parc-Extension. Je n’ai peur de rien. Mais quand cette histoire s’est produite, je me suis mise à avoir peur pour la sécurité de mes fils.

Une femme résidant dans le secteur, témoin clé de l’affaire

Grâce au témoignage de cette dame et aux images de caméras de surveillance de l’immeuble, les policiers ont rapidement pu identifier les suspects. Plus tôt en après-midi le jour de la fusillade, la luxueuse Maserati à bord de laquelle ils circulaient avait été vue par les policiers dans le nord de la ville, à Saint-Léonard, près du domicile de Ghiles Kaci, sur le boulevard Robert. Quelques heures après ce signalement, vers 20 h, cette maison a été la cible d’une attaque semblable, vraisemblablement perpétrée par un gang rival : une voiture s’est garée devant la maison de Kaci, et deux personnes ont fait feu sur l’immeuble. Ghiles Kaci ne se trouvait pas à l’intérieur de la maison à ce moment-là, mais d’autres membres de sa famille y étaient. C’est une adolescente de 15 ans qui a appelé le 911 pour signaler l’assaut, qui n’a pas fait de blessé.

Kaci et Desroches n’ont jamais voulu collaborer avec les enquêteurs, selon les documents policiers déposés en preuve devant le tribunal. Tout porte à croire qu’ils ont cherché à se venger de l’attaque du boulevard Robert. Les données GPS tirées du téléphone de Desroches prouvent, selon les enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal, qu’ils étaient dans un rayon de 500 mètres de la rue Durocher quelques secondes après la fusillade.

En tout, les policiers ont saisi plus de 70 munitions de différents calibres lors des perquisitions effectuées à la suite de l’arrestation de Kaci et de Desroches, selon un précis des faits présenté devant le tribunal. Dans le lot se trouvait un pistolet P80, arme américaine surnommée « pistolet fantôme » parce qu’elle n’a, dans bien des cas, aucun numéro de série.