Montréal a connu en 2020 une augmentation marquée du nombre de crimes haineux visant les personnes originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, les personnes noires et les Juifs, vague que la COVID-19 pourrait avoir alimentée. Cette tendance à la hausse a persisté dans les six premiers mois de 2021, touchant de plus les musulmans et les personnes arabes.

Clara Gepner
Clara Gepner La Presse

Globalement, les crimes haineux visant l’origine nationale ou ethnique ont augmenté de 41 % entre 2019 et 2020, mais ceux concernant la religion ont baissé de 13 %. Voilà ce que démontrent de nouvelles données obtenues par La Presse auprès du Module des incidents et des crimes haineux du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Le nombre de crimes haineux contre les Juifs est passé de 34 en 2019 à 42 en 2020, soit un saut de presque 24 %. Il a déjà grimpé à 37 pour la première moitié de 2021, une tendance inquiétante. Les crimes et incidents haineux contre les personnes noires ont aussi augmenté, de 32 à 46 pour les crimes (soit une hausse de 44 % entre 2019 et 2020) et de 3 à 25 pour les incidents, une explosion de 733 %. Cette année, de janvier à juin 2021, 15 crimes et 10 incidents haineux contre les Noirs ont été signalés.

Quelle est la différence entre crime et incident haineux ? « Un crime haineux, c’est toute infraction criminelle qui a été motivée par la haine d’un des groupes identitaires. Alors qu’un incident haineux, c’est tout acte non criminel, toute action vexatoire ou dérangeante qui va donner l’impression que c’est haineux », explique Steeve Abel, superviseur des enquêtes à la division de la prévention et de la sécurité urbaine du SPVM.

Les crimes haineux contre les Asiatiques de l’Est et du Sud-Est sont passés de seulement 1 à 22, soit un bond de 2100 %, et les incidents ont augmenté de 300 %, passant de 2 en 2019 à 8 en 2020. Les crimes haineux contre les musulmans (11) et les personnes arabes (22) rapportés de janvier à juin 2021 sont presque équivalents à ceux signalés pour tout 2020, soit 12 et 27.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Fo Niemi, directeur du Centre de recherche-action sur les relations raciales

Louis Audet Gosselin, directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), explique que « la pandémie a apporté beaucoup d’insécurité et a poussé beaucoup de gens à se replier sur des préjugés, à chercher des explications à des phénomènes qu’ils ne comprennent pas ». Fo Niemi, directeur du Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), pense que « les communautés asiatiques et juives [sont devenues des] boucs émissaires » pour ces personnes.

« La pointe de l’iceberg »

Eta Yudin, vice-présidente du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), signale qu’avec la pandémie, « il y a eu beaucoup d’accusations envers les membres de la communauté par rapport à la COVID-19 ».

Nous avons vu, au fil de l’année, des théories du complot haineuses et antisémites qui circulaient dans les réseaux sociaux. C’est un des plus anciens tropes antisémites, que les Juifs ont causé la pandémie ou sont responsables de la propagation de la COVID-19.

Eta Yudin, vice-présidente du Centre consultatif des relations juives et israéliennes

Quant à Max Stanley Bazin, président de la Ligue des Noirs du Québec, l’augmentation des actes haineux envers les personnes noires ne le surprend pas. Selon lui, « il n’y a pas de moyens qui ont été pris pour régler la situation, ça ne fait qu’empirer d’année en année. De façon nette et documentée, la communauté noire a toujours été la plus victime de crimes haineux au Canada ».

Il est important de combattre les crimes haineux, qui sont « terribles pour notre société », souligne M. Bazin. « Ils sont source de blessures morales, psychologiques et physiques. Malheureusement, beaucoup de personnes ne signalent pas les crimes dont elles sont victimes à la police. Les chiffres qui sont déclarés par la police ne représentent que la pointe de l’iceberg. »

« Il y a de l’espoir pour l’avenir »

Selon les données du SPVM, les incidents et crimes haineux concernant les personnes musulmanes rapportés à la police ont baissé entre 2019 et 2020 (de 35 à 12 crimes et de 37 à 7 incidents). Soit une baisse d’environ 66 % et 81 %, respectivement. Les incidents haineux envers les personnes arabes, quant à eux, ont augmenté de 100 %, de 7 en 2019 à 14 en 2020.

Plusieurs experts en crimes haineux notent cependant qu’il est difficile d’interpréter ces chiffres d’année en année.

On peut noter des changements, mais c’est très difficile de les quantifier parce que c’est [seulement] un portrait de ce qui est rapporté au SPVM. On peut principalement écouter les victimes et prendre leurs témoignages au sérieux.

Louis Audet Gosselin, directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence

Firdaous Bouzegza, porte-parole de l’Association des étudiants musulmans de l’Université de Montréal, indique être surprise par ces statistiques. Des femmes, membres de son association, ont décrit des gestes à caractère haineux qu’elles ont vécus dans les transports en commun à Montréal, durant lesquels des hommes les ont insultées parce qu’elles portaient le voile.

Selon elle, des évènements comme ceux-ci créent une certaine paranoïa qui détériore le sentiment de sécurité. « [Cependant] on trouve toujours des gens dans notre entourage pour nous défendre », explique Firdaous Bouzegza. « Il y a de l’espoir pour l’avenir, parce que le Canada est bâti sur la diversité des membres de sa communauté. Sa force est dans sa diversité et dans le respect mutuel qu’ont les uns pour les autres. »

Pour Eta Yudin, vice-présidente du CIJA, l’augmentation récente des crimes haineux « ne fait pas partie de qui nous sommes ». « Ce n’est pas le Québec que j’adore. C’est le moment de dire qu’on n’accepte pas une telle augmentation, qu’on va éduquer et informer. C’est la bataille de tout le monde de lutter contre toutes les formes de racisme. »

177

Nombre de crimes haineux concernant la religion et l’origine ethnique en 2020

Source : SPVM

50 %

Pourcentage de ces 177 crimes haineux ayant été commis contre des personnes noires et des Juifs en 2020

Source : SPVM