La grande majorité des policiers de Montréal n’habitent pas Montréal, une situation qui semble prendre de l’ampleur depuis 10 ans, a appris La Presse.

Publié le 21 juin 2021
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) vient de confirmer que seuls 16 % de ses quelque 4500 employés en uniforme habitent sur son propre territoire, qui recouvre l’entièreté de l’île de Montréal – y compris les municipalités défusionnées.

Le SPVM fait valoir qu’un policier peut apprendre à connaître le quartier dans lequel il patrouille autrement qu’en y habitant, mais un spécialiste de la question assure que le lieu de résidence d’un policier peut avoir une incidence sur son travail.

Si Projet Montréal dénonçait la situation il y a 10 ans, la responsable de la police de Valérie Plante affirme maintenant que l’« important, c’est de connaître le territoire ».

C’est en réponse à une question de La Presse que l’organisation a révélé, cette semaine, que ses policiers préféraient largement la banlieue.

Dans ses efforts de recrutement, « une attention particulière est […] portée aux individus issus des communautés ethnoculturelles et autochtones » puisque « Montréal est une métropole multiculturelle », a indiqué le corps de police dans un courriel.

« Toute personne ayant les qualifications requises et ayant passé les étapes du processus de sélection peut devenir policier au sein du SPVM. Ainsi, selon nos données actuelles, 16 % de notre force policière demeure [dans] l’île de Montréal. »

En 2010, une demande d’accès à l’information formulée par des élus municipaux a révélé que 20 % des policiers et des pompiers municipaux habitaient Montréal. Nous n’avons pas pu confirmer si cette statistique concernait la ville de Montréal ou l’île de Montréal.

Effet incertain

Dans son courriel, le corps de police fait valoir que ses policiers peuvent apprendre à connaître la ville dans laquelle ils patrouillent sans y habiter.

« Les postes de quartier (PDQ) offrent de nombreux services de proximité afin de bien répondre aux problématiques locales et aux besoins spécifiques des citoyens, a fait valoir le SPVM. La patrouille, les visites-conseils et l’implication dans les activités communautaires ne sont que quelques exemples du quotidien des employés en PDQ, qui en viennent à connaître leur quartier. »

David Pritchard est un policier à la retraite devenu professeur à la L. Douglas Wilder School of Government and Public Affairs, de la Virginia Commonwealth University. Il y a 10 ans, il a réalisé une thèse de doctorat sur les effets que peut avoir le lieu de domicile des policiers d’une ville.

« Il y a des preuves que le taux de criminalité baisse lorsque les policiers habitent dans la communauté où ils travaillent », a expliqué M. Pritchard en entrevue. La présence de policiers augmenterait notamment la capacité des quartiers à régler leurs propres problèmes sans appeler le 911.

Ces données ont même convaincu certaines municipalités américaines d’offrir à leurs policiers des avantages financiers – comme des hypothèques au rabais – pour les convaincre de s’installer en ville.

Quant à l’effet sur la façon dont chaque policier fait son travail, « il n’y a pas de preuve scientifique absolue, mais il y a une forte présomption chez les criminologues que les services de police qui ont un faible pourcentage de policiers vivant localement […] voient ce territoire comme un simple lieu de travail », a-t-il rapporté. Des enquêtes réalisées après des émeutes raciales montrent que les policiers n’habitant pas la ville où ils travaillent « ne voyaient pas les résidants comme ils auraient vu des voisins et n’interagissaient avec eux qu’en tant que policiers. Ils ne les voyaient pas à l’épicerie, à la station-service ou au cinéma ».

Le professeur de criminologie Rémi Boivin, de l’Université de Montréal, s’est plutôt intéressé au profil des policiers. Il a expliqué que la formation des agents leur insufflait un esprit de corps qui fait en sorte que beaucoup de recrues se mettent à partager davantage de caractéristiques avec leurs confrères qu’avec leur communauté (ethnique, par exemple) d’origine.

Quant à l’effet de ne pas habiter sa ville de travail, « ça n’envoie pas exactement le bon message en matière de proximité avec la communauté », a-t-il dit.

« Le policier peut établir sa résidence où bon lui semble »

La Fraternité des policiers et policières de Montréal a refusé la demande d’entrevue de La Presse.

« L’article 25 de la convention collective prévoit que le policier peut établir sa résidence où bon lui semble », a simplement indiqué Martin Desrochers, responsable des communications pour le syndicat. « C’est la mise en œuvre d’un droit reconnu par les tribunaux. » En 1997, la Cour suprême du Canada a établi qu’un employeur ne pouvait pas imposer un lieu de résidence à un employé.

Caroline Bourgeois, responsable de la police pour l’administration de Valérie Plante, a abondé dans le même sens.

On ne peut pas forcer les employés à vivre dans la ville qui les emploie. Ce qui est important, c’est de bien connaître le territoire. Notre job, comme élus, c’est qu’il y ait le plus de gens possible qui choisissent Montréal comme lieu de résidence. C’est là-dessus que je travaille.

Caroline Bourgeois, responsable de la police de Valérie Plante

Il y a 10 ans, c’est l’ex-chef de Projet Montréal Richard Bergeron qui avait dévoilé que seulement 20 % des policiers et des pompiers de Montréal habitaient Montréal, avant de s’en indigner. M. Bergeron dénonçait les stationnements gratuits, les allocations auto et les voitures de service fournies à de nombreux employés qui pouvaient en inciter certains à s’exiler.

« Leurs sensibilités aux réalités de Montréal sont moins importantes lorsqu’ils vivent en banlieue », disait à l’époque le chef de l’opposition. « C’est particulièrement important pour un policier. »