Alliances entre Blancs, affectation au faciès et postes inaccessibles pour les minorités : des tensions raciales gangrènent les clos de voirie de Montréal-Nord, selon un rapport d’enquête commandé par la Ville de Montréal et obtenu par La Presse.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Le document rapporte que des cols bleus issus de minorités visibles se plaignent de connivence entre leaders syndicaux et cadres, très majoritairement blancs, et de se voir attribuer les tâches ingrates et exigeantes. Et ils ne peuvent que difficilement obtenir l’oreille de leurs propres représentants, affirment-ils.

« Les cols bleus appartenant au groupe majoritaire [blanc], les cols bleus racisés et les cols bleus de même origine ethnique forment des clans qui ne se tiennent pas ensemble ou qui échangent peu », selon le rapport, daté du 18 avril et transmis à l’administration centrale. Les travailleurs blancs « montrent des résistances à vouloir travailler » avec les autres, selon des témoignages de contremaîtres qui ont subi « des pressions pour faire des équipes plus homogènes » sur le plan ethnique afin de réduire le risque de tensions.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Des « propos discriminatoires » sont échangés et tolérés par la hiérarchie, selon plusieurs travailleurs.

Des « propos discriminatoires » sont échangés et tolérés par la hiérarchie, selon plusieurs travailleurs.

Les cols bleus issus de minorités « ont noté, à plusieurs reprises, des cas de favoritisme entre le groupe majoritaire [blanc] des cols bleus, certains gestionnaires et des représentants syndicaux », continue le document. Les premiers « sont plus nombreux à se retrouver dans des affectations plus exigeantes, de soir, sans permanence ».

La Ville de Montréal admet « la présence de discrimination systémique dans des pratiques de gestion de l’arrondissement concernant les cols bleus » et s’engage à changer les choses.

Le Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, pour sa part, présentera à ses membres son propre rapport sur la situation ce mercredi. Mardi, l’organisation a refusé de commenter le dossier.

« Traitements inéquitables et discriminatoires »

Le rapport d’enquête est signé par Tania Saba, professeure de relations industrielles à l’Université de Montréal. Son travail a été déclenché à la suite de plaintes : les tâches de « chauffeur de camionnette avec fardier » — des responsabilités convoitées — étaient largement attribuées à des ouvriers blancs. L’arrondissement exige une attestation de compétence. Les employés issus de minorités ethniques seraient plus nombreux à échouer à l’obtenir, possiblement parce qu’ils ont généralement moins d’expérience de conduite d’une camionnette avec remorque.

En se basant sur ses propres rencontres et sur celles effectuées par un confrère de l’UQAM — une soixantaine au total —, Mme Saba a fait le portrait global des tensions raciales au sein de ce milieu de travail. La question des postes de chauffeur de camionnette est devenue le symptôme d’un mal plus grand.

PHOTO FOURNIE PAR TANIA SABA, ARCHIVES LE SOLEIL

Tania Saba, professeure de relations industrielles à l’Université de Montréal

« Les faits et les perceptions recueillies lors de nos entrevues et l’étude de la documentation qui nous a été transmise confirment la récurrence de traitements inéquitables et discriminatoires », a conclu Mme Saba, qui souligne toutefois que les choses semblent s’être améliorées depuis qu’elle a commencé son enquête.

Contactée par La Presse, la professeure a refusé de discuter de son enquête et nous a dirigé vers le service des communications de la Ville de Montréal.

« Il y a plus d’un an, à la demande de l’arrondissement de Montréal-Nord, le contrôleur général de la Ville et le syndicat ont convenu de lancer une enquête parallèle et collaborative afin de valider des prétentions de discrimination systémique », a contextualisé la chargée de communication Audrey Gauthier.

« La Ville a bien reçu un rapport qui met en lumière la présence de discrimination systémique dans des pratiques de gestion de l’arrondissement concernant les cols bleus, a-t-elle continué. La Ville, l’arrondissement de Montréal-Nord et le syndicat discutent actuellement d’une approche collaborative en vue de prendre les actions requises pour éliminer toute forme de discrimination systémique dans les pratiques de l’arrondissement. »

Des efforts à mettre

Tania Saba propose ses propres recommandations pour améliorer la situation dans les clos de voirie de Montréal-Nord.

Les gestionnaires municipaux ne devraient pas s’attaquer à la question des postes de chauffeur de camionnette de façon isolée, mais plutôt prendre la question du racisme de façon globale, croit-elle.

L’employeur doit « corriger la sous-représentation [des minorités] aux postes de contremaître et de gestionnaire » et rendre ceux en poste « imputables des décisions de recrutement et d’affectations », analyse l’experte. « Il y a urgence d’agir puisque plusieurs personnes interrogées voient que le système est discriminatoire. »

La direction des ressources humaines de l’arrondissement est décrite dans le rapport de Mme Saba comme « manqu[ant] de crédibilité » auprès des employés et « jouant un rôle essentiellement réactif » en matière d’égalité. Elle devrait plutôt « offrir un accompagnement aux employés appartenant aux groupes sous-représentés qui désirent postuler » sur les postes comme celui de chauffeur de camionnette.

Mme Saba ne formule pas de recommandations particulières à l’endroit du Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal.