Une dizaine de personnes sans domicile fixe ont installé un nouveau campement dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, plus de quatre mois après le démantèlement du « camping Notre-Dame » par les autorités municipales.

Publié le 24 avr. 2021
Isabelle Ducas
Isabelle Ducas La Presse

Cette fois, les campeurs sont moins visibles que l’année dernière : ils ont installé leurs tentes et roulottes sur un terrain vague de la rue Hochelaga, dans un secteur industriel, à l’écart de la circulation, entre les arbres et les broussailles.

« Je pense qu’on dérange moins maintenant que sur la rue Notre-Dame », lance Guylain Levasseur, l’un des irréductibles, rencontré devant sa roulotte sur le site, avec sa chienne Misha. « Là-bas, un gars m’a déjà dit : “J’ai pas acheté un condo à 400 000 $ pour avoir des itinérants en face de chez nous.’’ »

Une autre caravane abrite Louis Rouillard, lui aussi un habitué de ces campements. Les deux hommes y sont installés depuis le début de la semaine. M. Levasseur a passé l’hiver dans sa roulotte chez une amie à Carignan, tandis que M. Rouillard avait stationné la sienne dans le stationnement du YMCA.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Louis Rouillard, guitare à la main

Entre les deux roulottes, où Misha gambade joyeusement, un abri cuisine vient d’être aménagé : on y trouve un réchaud au gaz et de la nourriture apportée par de bons Samaritains. Une génératrice et des panneaux solaires permettent d’avoir de l’électricité quand c’est nécessaire, notamment pour le chauffage et l’éclairage. Un hamac est tendu entre deux arbres et de petites lumières égaient l’endroit.

Plus loin, un groupe de tentes est installé sous les arbres. On y entend un chien qui jappe, mais l’occupant des lieux préfère ne pas parler aux médias.

D’autres tentes sont disséminées un peu partout sur le vaste site. L’une d’elles a l’électricité, grâce à des fils reliés à l’entreprise voisine. Dans un coin du terrain, on trouve même une maisonnette de bois et de toile, isolée avec de la styromousse, avec une cheminée, qui laisse croire que le bâtiment est équipé d’un poêle à bois.

Guylain Levasseur, un gaillard costaud et souriant, agissait un peu comme coordonnateur au « camping Notre-Dame », qui regroupait plus de 100 tentes avant son démantèlement, le 7 décembre dernier. Il espère que le nouveau campement sera plus modeste.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Guylain Levasseur

C’est sûr que d’autres personnes vont vouloir sortir des refuges, avec le beau temps, mais on ne veut pas revivre la même chose que l’an passé. Il y avait beaucoup de vols et beaucoup de cas psychiatriques.

Guylain Levasseur

Ne craignent-ils pas d’être évincés à nouveau ? C’est un risque, répond Louis Rouillard.

Le terrain qu’ils occupent appartient à une entreprise privée. Nos tentatives pour communiquer avec le propriétaire sont restées vaines.

Risques d’incendie

Jeudi, des employés de la Ville de Montréal s’y sont rendus pour inspecter les lieux et prendre des photos. Des policiers du poste du quartier y ont aussi fait une visite. « Le SPVM est en assistance à la Ville dans ce dossier et la Division prévention et sécurité urbaine du SPVM est en vigie », a répondu le service de police à nos questions sur leur position dans ce dossier.

Mercredi, les pompiers sont allés éteindre un feu allumé par les deux hommes.

« On a fait le ménage du terrain, il y avait plein de déchets, de bouts de bois et de feuilles mortes », explique Guylain Levasseur, qui se dit fâché de l’intervention des pompiers.

En décembre dernier, la Ville de Montréal avait procédé au démantèlement du campement en raison des risques d’incendie : au moins une tente avait brûlé, probablement à cause d’un appareil de chauffage. Le terrain occupé par les campeurs appartenait au ministère des Transports du Québec.

La Ville a-t-elle l’intention d’agir de la même façon avec le nouveau campement ? Le cabinet de la mairesse Valérie Plante répond que la décision revient aux pompiers.

« La sécurité des citoyens restera toujours notre priorité. Si le Service de sécurité incendie juge que le site n’est pas sécuritaire, il ordonnera son évacuation », explique Mme Plante, dans une déclaration envoyée par courriel.

Or, le Service de sécurité incendie de Montréal indique qu’il n’a pas fait d’inspection des lieux.

En attendant, d’autres campeurs vont sans doute se joindre au groupe actuel, avec le retour du beau temps, selon Guylain Levasseur, qui espère pouvoir obtenir une toilette chimique pour le site, grâce à l’organisme Care.

Le directeur général de Care à Montréal, Michel Monette, ne confirme pas que son organisme pourra fournir des toilettes. « On travaille actuellement avec la Ville de Montréal et d’autres organismes du quartier pour voir comment on pourrait aider le campement, explique M. Monette. On avait déjà des rencontres il y a un mois, parce qu’on savait que le campement reviendrait, mais c’est allé plus vite qu’on pensait. »

En marge d’une conférence de presse, jeudi, Valérie Plante a souligné qu’elle ne voulait pas « précariser encore davantage les personnes qui en arrachent ».

Je ne vais pas surjudiciariser des personnes qui tombent dans les craques.

Valérie Plante, mairesse de Montréal, jeudi

Cependant, les campements de fortune sont dangereux, et elle préconise plutôt des solutions permanentes, a dit Mme Plante, rappelant que les ressources pour les personnes itinérantes avaient été augmentées depuis le début de la pandémie et que son administration misait sur le logement social pour sortir ces personnes de la précarité.

Agir rapidement

Selon Benoît Langevin, porte-parole de l’opposition à l’hôtel de ville en matière d’itinérance, l’administration Plante devrait agir beaucoup plus rapidement pour éviter que le campement de la rue Hochelaga ne prenne de l’ampleur, notamment en augmentant le budget alloué aux travailleurs de rue.

« À partir du moment où il y a eu la première tente, il y aurait dû y avoir un encadrement et un accompagnement individuel pour orchestrer l’accès aux différents programmes qui existent », déplore M. Langevin, lui-même un ex-travailleur de rue.

« Les risques pour la sécurité sont vraiment présents. On parle d’un lieu qui n’a pas d’installations sanitaires, où il n’y a pas de soutien psychologique, alors qu’il y a un fort risque de psychoses toxiques, de violence, de prostitution… On ne peut pas rester là à rien faire. »