Une entreprise de l’homme d’affaires controversé Brandon Shiller tente de vider les 90 logements d’une tour située face au parc La Fontaine, à Montréal, au grand dam des locataires, qui craignent de ne pas pouvoir se reloger à prix raisonnable sur le Plateau.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Alors que le marché immobilier surchauffe et que les locataires s’arrachent les appartements dans les quartiers centraux, 3485 Papineau Investments Limited a fait signifier les avis d’éviction annonçant des travaux majeurs par huissier jeudi soir, après l’heure du souper.

Pour le comité local de soutien aux locataires, il pourrait s’agir de l’une des plus grosses « rénovictions » (mot-valise formé à partir de « rénovation » et d'« éviction ») de l’histoire récente à Montréal. Pour l’entreprise de M. Shiller, l’immeuble acquis il y a deux ans doit faire l’objet d’une réfection majeure qui nécessite une évacuation totale : il offre l’équivalent de trois mois de loyer en dédommagement.

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Le Manoir Lafontaine

Femmes enceintes, aînés, jeunes familles, résidants depuis 50 ans : tous doivent avoir quitté les lieux le 30 juin prochain, pour une période d’au moins sept mois. L’entreprise propriétaire a accordé le délai minimal prévu par la loi – trois mois tout juste, au jour près – pour les cas de chantiers majeurs.

« Son idée c’est de nous mettre dehors. Combien de monde après sept mois va avoir l’argent et l’énergie pour revenir ? », a déploré Renée Tifault, femme de 68 ans qui occupe son deux et demie depuis 13 ans. « Ce qu’il fait, c’est inhumain. J’ai l’impression d’être un signe de piasse. »

Maggie Sawyer, 78 ans, habite son logement depuis 52 ans et a assisté à la lente dégradation de l’état de l’immeuble.

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Maggie Sawyer

Moi, je ne veux pas partir d’ici. J’ai toujours dit que j’allais mourir ici.

Maggie Sawyer, résidante

« Ils vont me sortir, je ne sais pas comment ! », a-t-elle dit, flanquée de son petit chien Poppy.

Un ancien immeuble chic

Le Manoir Lafontaine est un ancien immeuble de prestige, construit pour Expo 67, mais qui accuse le poids des années. Son toit est en mauvais état, sa façade ne paie pas de mine et sa jolie piscine intérieure est condamnée depuis longtemps.

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Toit du Manoir Lafontaine

« N’ayant acquis l’immeuble que récemment, nous avons constaté que l’immeuble en question avait besoin de travaux majeurs, ce qui a été confirmé par des ingénieurs indépendants », ont affirmé les propriétaires dans une déclaration. « La seule option envisageable était l’évacuation temporaire des locataires afin de réduire au maximum les délais et les inconvénients. »

L’avis d’éviction précise que la présence probable d’amiante dans les murs rend impossible le maintien des résidants dans les lieux.

« Nous avons hâte de réintégrer nos locataires et pouvoir leur offrir des appartements restaurés », a ajouté l’entreprise.

3485 Papineau Investments appartient à Brandon Shiller et à son partenaire d’affaires Jeremy Kornbluth. Les deux hommes ont déjà fait les manchettes pour des hausses de loyer commerciaux importantes dans le Mile End. C'est aussi le cas de Shiller Lavy, la firme du père de M. Shiller, Stephen Shiller.

L’emplacement a un potentiel énorme : des dizaines de logements ont une vue sur le parc La Fontaine, avec le mont Royal en arrière-plan.

Des locataires décidés à rester

En visitant l’immeuble, jeudi, La Presse a pu discuter avec neuf locataires. Tous se sont dits fermement décidés à ne pas quitter le Manoir Lafontaine fin juin.

« Celui qui l’a acheté, il connaissait l’état du building », a souligné Mme Tifault, qui se remet d’un cancer.

Je suis prête à vivre avec les travaux, je suis prête à une augmentation de loyer après.

Renée Tifault

Ludivine Prigot attend un bébé pour mai. « Je vais accoucher et je vais devoir déménager avec un bébé de même pas un mois ? », a-t-elle témoigné. Ses voisins, Jean Bellefeuille et Robert Tessier, sont eux aussi en furie : « On se ramasse le cul sur la paille », a décrit le premier.

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De gauche à droite : Ludivine Prigot, Robert Tessier et Jean Bellefeuille

Nadine Freville avait préparé son discours pour l’arrivée de La Presse : « On nous offre un montant ridicule et on nous jette dehors avec un avis beaucoup trop court. »

Daniel García, arrivé de Cuba en 2013, n’a pas connu d’autre logement au Canada. Il y a trois mois à peine, il se faisait offrir de l’argent par le propriétaire pour résilier son bail, sans qu’il soit question de travaux majeurs, a-t-il relaté. C’est son frère, lui aussi installé dans l’immeuble avec sa femme, Daily Hernández, et leurs deux fillettes, qui lui a fait connaître l’existence de l’immeuble. Le marché locatif du Plateau, « c’est fou », a-t-elle dit, avant de prendre la petite Alina dans ses bras. « Les gens font la ligne devant les appartements pour les avoir. »

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Daily Hernández et la petite Alina

Chloé Fortin, du Comité logement du Plateau, soupçonne que l’éviction des 90 logements constitue un moyen détourné de se débarrasser de locataires modestes qui ne paient pas assez cher.

« Ce sont des propriétaires qui ne font pas ça seulement dans le Plateau », a-t-elle dit en entrevue. « Une évacuation comme ça fait souvent en sorte que les gens se logent ailleurs et ne reviennent pas. »

Une transaction pour 1 $ exemptée des droits de mutation

Le Manoir Lafontaine a été acheté le 1er février 2019 par 3485 Papineau Investments Limited, société créée sept jours plus tôt, à Guy Lanciault Inc., son propriétaire depuis les années 1970.

Selon l’acte de vente, la transaction a été réalisée pour 1 $ et était exemptée des droits de mutation immobilière (« taxe de bienvenue »), puisque Daniel Lanciault était à la fois le président et le représentant de Guy Lanciault Inc. (créée par son père) et de 3485 Papineau Investments Limited. Une disposition de la loi exempte les transactions « entre deux personnes morales étroitement liées » du paiement de ces droits. Dans ce cas-ci, c’est un chèque de 373 000 $ à la Ville de Montréal qui n’a pas été remis. La transaction est évaluée « à des fins fiscales » à 15 300 000 $.

Selon le Registre des entreprises, Brandon Shiller et son partenaire d’affaires Jeremy Kornbluth sont devenus respectivement président et secrétaire de 3485 Papineau Investments quatre jours après la transaction, lors de la fusion entre cette entreprise avec une société à numéro qui leur appartenait.

Joint par La Presse, M. Lanciault a indiqué qu’il n’avait rien à voir avec 3485 Papineau Investments, entreprise de MM. Shiller et Kornbluth.

« Je suis président de Guy Lanciault Inc. Eux ont formé 3485 Papineau Investments », a-t-il dit. Quant au document notarié qui le désigne comme président de 3485 Papineau Investments à deux reprises, il évoque la possibilité d’une « erreur de frappe » du notaire. « Ben voyons donc ! », a dit Daniel Lanciault lorsque La Presse lui a cité le contenu de l’acte de vente.

M. Lanciault assure avoir adéquatement entretenu l’immeuble pendant les décennies où il en était le propriétaire.

Jeudi soir, nos tentatives pour joindre directement Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth n’ont pas porté leurs fruits.