Transformer l’ancienne carrière Francon en un nouveau lieu de vie agréable pour les habitants du quartier, tel est le pari de l’organisme Vivre Saint-Michel en santé, malgré l’opposition de la Ville.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Cernée de clôtures doublées de végétation, l’ancienne carrière Francon est pratiquement invisible des alentours. Et pourtant, cet immense cratère de 94 hectares en plein cœur du quartier Saint-Michel, dans le nord-est de Montréal, pose de multiples problèmes à ceux qui vivent à proximité. L’organisme Vivre Saint-Michel en santé propose d’en faire un tout nouveau milieu, avec des logements, un marché et une grande passerelle pour faciliter la circulation des résidants. Mais pour y arriver, il faut d’abord convaincre la Ville centre de trouver un autre endroit capable de recevoir 40 % de sa neige.

« Le pire, c’est le bip-bip de recul sur les camions, parce que ça, ça te réveille », raconte Josée.

Avec une chambre et un balcon à quelques dizaines de mètres de l’ancienne carrière Francon, Josée (qui a demandé à ne pas être identifiée par son nom) est aux premières loges. L’extraction de pierres a cessé depuis le milieu des années 80, mais la Ville de Montréal, qui est propriétaire du site, y envoie une grande partie de la neige ramassée dans ses rues. En période de pointe, la carrière reçoit entre 200 et 330 camions à l’heure. La circulation sur le site génère aussi du bruit en été.

« Ça m’agresse parce que je sais que l’origine de ce bruit constant affecte mon ouïe », dit cette retraitée active.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Josée (nom fictif pour anonymat), une résidante du HLM, a installé son lit de camp dans un garde-robe de son appartement.

Josée était consciente, au moment d’emménager, que la proximité de la carrière serait source de bruit. Elle n’a donc jamais porté plainte à la Ville. Mais il y a quelques années, après que des travaux à son immeuble ont rendu les sons encore plus envahissants, la septuagénaire en a eu assez. Elle a déménagé sa chambre… dans la pièce de rangement de l’autre côté du corridor, un espace sans fenêtre, à peine plus grand que son lit.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Raynald Vallières, résidant du HLM et président du conseil d’administration de ce HLM pour personnes âgées

« Ceux qui sont situés du côté est [face à la carrière] entendent vraiment le déversement de la neige qui se fait un peu plus haut », confirme le président du conseil d’administration de ce HLM pour personnes âgées, Raynald Vallières. « Il y a des gens qui ont des troubles du sommeil. »

En été, c’est la poussière amenée par le vent qui est envahissante. Une locataire déménagée de l’autre côté de l’immeuble n’en revenait pas. « Elle dit : ‟Depuis que je suis du côté ouest, j’ai congé d’époussetage : j’époussette une fois par semaine, alors qu’avant, c’était une fois par jour !” », témoigne M. Vallières.

Ces aînés, dont une grande partie sont nés à l’étranger et ont une autre langue maternelle que le français, refusent cependant de porter plainte à la Ville, déplore celui qui est aussi président de l’Association des locataires.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Des camions de déneigement sont stationnés dans la carrière Francon.

Mais un nouveau projet municipal mis sur la table l’an dernier a été la goutte qui a fait déborder le vase. Le site de la carrière est en effet envisagé pour accueillir le nouveau clos de voirie destiné à regrouper la totalité de la machinerie lourde de l’arrondissement.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LAPRESSE

Les logements ont une vue sur la cour arrière du HLM ainsi que sur l’ancienne carrière Francon.

« Toute cette machinerie lourde-là, ça émet beaucoup de gaz, ça fait du bruit, ça voyage jour et nuit. On va être incommodés par ça ! », dénonce M. Vallières, qui est allé se faire entendre au conseil d’arrondissement à deux reprises.

Une autre vision

Les résidants de ce HLM ne sont pas les seuls à réclamer une autre vision pour la carrière. Le site, long de 1,8 kilomètre et large de près d’un demi-kilomètre, est un gouffre infranchissable en plein cœur du quartier.

« Des terrains comme ça, il n’y en a pas beaucoup à Montréal, et on sait qu’aujourd’hui, on a des enjeux de densité, d’éviter l’étalement. Comment peut-on investir un site comme ça pour être au service des besoins de la population, de Saint-Michel, mais aussi de Montréal ? », demande Agnès Barthélémy, chargée du projet carrière Francon pour la table de quartier Vivre Saint-Michel en santé (VSMS).

  • Vue des trois phases du projet de la carrière Francon

    IMAGE FOURNIE PAR VIVRE SAINT-MICHEL EN SANTÉ

    Vue des trois phases du projet de la carrière Francon

  • Projection du marché public permanent que pourrait accueillir l’ancienne carrière Francon.

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    Projection du marché public permanent que pourrait accueillir l’ancienne carrière Francon.

  • Projection de l’espace vert que pourrait accueillir l’ancienne carrière Francon.

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    Projection de l’espace vert que pourrait accueillir l’ancienne carrière Francon.

  • Projection de la passerelle en forme de « T » qui relierait le boulevard Robert d’est en ouest

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    Projection de la passerelle en forme de « T » qui relierait le boulevard Robert d’est en ouest

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L’organisme, qui rassemble des groupes communautaires, des citoyens, des institutions et des entreprises, a élaboré un ambitieux projet. La première phase, une passerelle en forme de « T » pour relier les artères bordant la partie sud de la carrière, serait suivie de la construction de 560 logements sociaux et communautaires, puis de la création d’une ferme urbaine, d’un marché public et d’espaces verts.

PHOTO MARIO FAUBERT, FOURNIE PAR VIVRE SAINT-MICHEL EN SANTÉ

Vue de l’ancienne carrière Francon

La Ville et l’arrondissement reconnaissent « les besoins en matière de logements sociaux » et ont « la volonté de s’attaquer aux enjeux d’enclavement et de trouver des solutions d’aménagement pour améliorer la convivialité, la sécurité aux abords du site, et l’accès pour la population », assure la porte-parole de la Ville, Marilyne Laroche Corbeil.

Mais « il n’est pas réaliste de remplacer la carrière, qui représente 40 % de la capacité de la Ville en termes d’élimination de la neige », nous a indiqué Mme Laroche Corbeil par courriel. « Il faudrait trouver plusieurs sites de grandes capacités, ce qui modifierait dans des proportions très importantes les niveaux de service et allongerait les délais de déneigement. »

Rentabiliser la neige

« Est-ce qu’il n’y a pas autre chose à faire en 2020 que de pitcher la neige dans un trou ? », lance Mme Barthélémy, de VSMS. « Pourquoi on la voit pas comme une ressource, un or blanc ? »

Cela se fait ailleurs, confirme Patrick Evans, architecte et professeur à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Les étudiants qu’il a fait travailler sur la carrière Francon ont présenté plusieurs exemples de bâtiments où l’on conserve la neige pour l’utiliser comme source de refroidissement, dont l’aéroport norvégien d’Oslo, un hôpital suédois et des bâtiments publics au Japon. « C’est une approche d’énergie durable qui est saisonnière : on va chercher le froid d’hiver pour le ramener en été », résume M. Evans. Le problème, dit-il, c’est que l’électricité est peu coûteuse au Québec. « Avec des prix tellement bas, je trouve que c’est difficile d’aller chercher des projets pilotes qui cherchent à sauver de l’énergie. »

L’architecte, qui a visité l’intérieur de la carrière, n’en est pas moins convaincu de son immense potentiel. « Une carrière est invisible, mais elle est, d’une certaine façon, pareille à une montagne, simplement inversée : elle est aussi jolie, aussi belle, aussi importante », dit Patrick Evans.

Miron, l’autre carrière réinventée avec succès

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le parc Frédéric-Back, situé au cœur du Complexe environnemental de Saint-Michel

Francon n’est pas la seule carrière désaffectée du quartier. Non loin de là, l’ancienne carrière Miron, après avoir servi de lieu d’enfouissement de déchets, abrite aujourd’hui le Complexe environnemental de Saint-Michel, qui héberge notamment le siège social international du Cirque du Soleil, la Tohu et le parc Frédéric-Back. Ce dernier a fait la preuve de son utilité durant la pandémie. La fréquentation de mai à octobre a plus que doublé par rapport à l’an dernier, passant de 85 500 à 186 000 personnes, estime la Ville. « On trouve qu’il y a quelque chose de très inspirant dans la démarche, qu’on aimerait reproduire avec Francon », dit Agnès Barthélémy, de Vivre Saint-Michel en santé (VSMS). Mais ce précédent est une arme à double tranchant. « Ce n’est pas toujours d’un grand soutien parce qu’on nous dit : ‟Vous avez déjà l’autre carrière qui est réglée, qu’est-ce que vous nous embêtez avec celle-là !” », dit en soupirant Mme Barthélémy.

La carrière Francon en chiffres

IMAGE FOURNIE PAR VIVRE SAINT-MICHEL EN SANTÉ

Carte du quartier Saint-Michel

Superficie : 94 hectares (équivalent de 98 terrains de soccer)

Longueur : 1800 mètres

Largeur : 400 mètres

Profondeur maximale : 70 mètres

Neige : reçoit environ 25 % de la neige chargée par la Ville de Montréal, mais représente 40 % de la capacité totale de tous ses sites d’élimination.

Sources : Vivre Saint-Michel en santé (VSMS), Ville de Montréal