Poussés à respecter une cadence d’enfer, les immenses camions qui déneigent les rues de Montréal se renversent régulièrement en déversant leur contenu, menaçant d’écraser mortellement des travailleurs, a appris La Presse.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a même dû intervenir l’hiver dernier après trois renversements de semi-remorques à benne en seulement un mois au dépôt à neige de la carrière Saint-Michel, dans l’est de Montréal.

Les inspecteurs du travail Éric Dupont et Danny Lapointe ont fait fermer le site aux déplacements à pied pendant quelques jours parce qu’un accident aurait pu « causer des lésions graves, voire la mort d’un travailleur », selon leur rapport.

« Le renversement d’un camion-benne pourrait mettre en danger un camionneur se trouvant à l’extérieur de son habitacle, considérant la faible distance entre les camions lors de l’opération de déchargement, ont écrit MM. Dupont et Lapointe. Le camionneur doit sortir de son habitacle de conduite à deux reprises, […] l’exposant à être heurté par un véhicule lourd. »

PHOTO FOURNIE PAR UNE SOURCE ANONYME

Un camion renversé sur un autre, l’hiver dernier, au dépôt à neige de la carrière Saint-Michel

Afin de pouvoir reprendre ses activités, la Ville de Montréal a dû durcir ses règles, interdisant la présence de quiconque sur les quais de déchargement de la neige.

Les poids lourds appartiennent à des entreprises sous-traitant avec la Ville ou qui font du déneigement privé – dans de grands stationnements, par exemple. Elles doivent payer pour utiliser le dépôt à neige municipal.

La carrière Saint-Michel est le plus important dépôt à neige de toute l’île et la circulation y est intense en période de chargement, selon la CNESST.

« C’est très impressionnant »

« C’est une place où il y a beaucoup de vent. Lorsque la benne est en haut, avec la force du vent, c’est déjà arrivé », des chutes de camions, a dit Evens François, contremaître à la Ville de Montréal qui a longtemps travaillé à la carrière Saint-Michel.

Quand ça arrive, le conducteur dans la cabine est très ébranlé. […] Ça ne tombe pas d’un coup, ça tombe tranquillement sur le côté. [Les conducteurs] ont le temps de s’agripper et de se protéger.

Evens François, contremaître à la Ville de Montréal

Le danger d’être écrasé menace surtout les autres travailleurs.

En plus du vent, c’est parfois une adhérence de la neige sur un côté de la benne qui cause le basculement. Quand le point de gravité d’un camion est surélevé de plusieurs mètres dans les airs et que des tonnes de neige lui font perdre l’équilibre, la chute est inévitable. Un bris mécanique peut aussi être impliqué.

« Des semi-remorques, c’est très gros » quand ça se renverse, a ajouté M. François. « C’est très impressionnant. Ça fait bien du bruit, ça fait un petit vacarme, c’est sûr. »

Des renversements de camions-bennes se sont aussi produits dans d’autres dépôts à neige de Montréal dans les dernières années, selon nos informations. La CNESST a d’ailleurs fait une tournée de ceux-ci l’hiver dernier, selon les rapports que La Presse a obtenus.

Cadence infernale

Après l’accident, c’est souvent l’entreprise Remorquage Meteor – située juste à côté – qui est appelée sur les lieux pour sortir les poids lourds de leur fâcheuse position.

« Ça a le même feeling, pour vous donner une idée, que si vous étiez sur une chaise berçante et que vous étiez allé trop loin en arrière. Un coup que c’est parti, c’est parti », a expliqué le patron de l’entreprise, Serge Landry. Selon lui, les camionneurs impliqués dans le déneigement sont soumis à un rythme de travail effréné qui peut être en cause.

Même version des faits de la part de Charles Boulay, patron de Transport Rosemont. L’entreprise faisait du déneigement pour Montréal jusqu’à ce qu’elle soit écartée par la Ville, l’an dernier.

Le déneigement, c’est axé sur la vitesse, sur la performance. C’est problématique.

Charles Boulay, patron de Transport Rosemont

La Ville de Montréal a refusé la demande d’entrevue de La Presse à ce sujet. Jean-François Parenteau, le lieutenant de Valérie Plante responsable du déneigement, a aussi refusé de s’exprimer sur la question.

« Afin de protéger les camionneurs, des adaptations ont été réalisées sur le site. Notamment, la signalisation a été renforcée pour officialiser une aire d’arrêt afin que les camionneurs puissent descendre et vérifier leur benne avant le déchargement, sans être à proximité d’un autre camion qui décharge », a indiqué par courriel Marilyne Laroche Corbeil, responsable des communications à la Ville.

La CNESST a aussi refusé les demandes d’entrevue de La Presse. L’organisation a également refusé d’envoyer à La Presse son rapport final sur la situation à la carrière Saint-Michel.

« L’employeur est responsable de s’assurer que l’organisation du travail et les méthodes et les techniques pour l’accomplir sont sécuritaires. Notamment, l’employeur doit établir des règles de sécurité lors de l’approche du dépôt à neige par les véhicules et s’assurer que l’amoncellement soit stable », a indiqué la porte-parole Julie Fournier dans une déclaration écrite.

« Des aires sécuritaires où les travailleurs peuvent descendre de leur véhicule doivent être aménagées et identifiées afin d’empêcher toute circulation dans la zone où s’effectuent les manœuvres de déchargement de la neige. La capacité de chargement maximale des camions doit également être respectée », a-t-elle ajouté.