Le campement de fortune installé en bordure de la rue Notre-Dame, dans Hochelaga-Maisonneuve, ne risque pas de disparaître d’ici quelques heures. Du moins, pas sur la base volontaire de ses occupants, comme l’espère la mairesse Valérie Plante. À 24 heures de la date butoir imposée par la Ville de Montréal et le ministère des Transports pour le démantèlement du « camping Notre-Dame », 44 tentes étaient toujours bien en place, et les occupants n’avaient pas l’intention de plier bagage.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Marco Michaud est le premier à avoir planté une tente sur l’étendue de gazon entre le square Dézéry et la rue Notre-Dame, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Il dit s’être retrouvé à la rue le 1er juillet dernier, évincé de l’appartement dans lequel il louait une chambre, rue de Chambly.

« Mon coloc et moi, on est allés au Canadian Tire s’acheter la tente grise que tu vois là », dit-il en pointant une grande tente en bordure de la piste cyclable. « On l’a plantée ici le 3 juillet. Je suis le premier à m’être installé ici », raconte le premier habitant du village éphémère – de moins en moins – rempli « de victimes de la crise du logement ».

« Ça fait 10-15-20 ans qu’on demande de l’argent pour du logement social. On nous répond toujours qu’on n’a pas d’argent, que le gouvernement ne peut pas donner plus. Et là, la COVID arrive, et voilà ! En veux-tu de l’argent ? En v’là ! Make it rain », vocifère-t-il, en faisant glisser sa main gauche à répétition dans la paume de sa main droite, mimant une pluie de billets de banque.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Alex Poulin et Marco Michaud

Au fil des jours, ses voisins se sont multipliés, et une micro-communauté composée d’un mélange éclectique de nouveaux sans-abri et d’itinérants endurcis s’est créée.

Il y a quelques semaines, Guylain Levasseur y a installé sa roulotte, qui est rapidement devenue le quartier général des lieux grâce à sa cuisine de fortune communautaire et à son grand cœur.

« La Tablée des chefs nous donne pas mal de nourriture. J’ai acheté pas mal d’équipement avec mon chèque d’aide sociale, on a des dons », énumère-t-il en faisant la visite du propriétaire. « Aujourd’hui, tu vois, j’ai investi 40 $ de mes poches – là, il ne me reste plus grand-chose… – pour acheter des saucisses pour des hot-dogs pour tout le monde. »

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Guylain Levasseur

Guylain connaît la rue. Il y habite dans son véhicule, mais surtout la parcourt depuis maintenant trois ans pour donner au suivant en distribuant nourriture et vêtements à des sans-abri ou en les accompagnant à des rendez-vous médicaux ou des entrevues. Une organisation non officielle dont il est le seul membre et qu’il a nommée Dehors novembre.

« Il y a du monde avec des problèmes de santé mentale qui ne supportent pas les refuges, la proximité. Ici, ils sont dans leur tente et sont comme dans une bulle. D’autres ont perdu leur loyer, d’autre ont perdu leur job », énumère Guylain, en pointant une tente bleue fraîchement montée.

« Ça, c’est pour un monsieur handicapé avec deux cannes et deux pitbulls. Il se retrouve à la rue demain, évincé de son appartement coin Sainte-Catherine et Préfontaine. Je lui ai trouvé une tente et il va s’installer là. Il n’a nulle part d’autre où aller. »

Derrière lui, un jeune homme commence à préparer les petits BBQ en prévision du souper de hot-dogs. Il est « l’aide-cuisinier » autoproclamé. Guylain pointe un autre homme qui se promène avec une boîte de souliers neufs : « Lui, il distribue les vêtements qu’on reçoit en cadeau. » Un autre membre de la communauté, surnommé « Pitbull », est chargé du paysagement : il a nettoyé le terrain avec un râteau – gracieuseté des employés de la Ville – et coupé des branches « pour faire propre » et pour ne pas « que le monde en vélo ait peur de passer ici ».

Ici, on n’est pas dérangeants. On ne traîne pas dans le parc en face. On se ramasse. Il y en a un qui était malpropre, on lui a dit de se ramasser ou de quitter. On demande aux gens qui veulent consommer de le faire dans leur tente pour que personne ne les voie. Si tu ne fittes pas ici, dans le respect, tu pars.

Guylain Levasseur

Jour J

Les occupants du campement ont été tolérés durant près de deux mois, mais la Ville de Montréal et le ministère des Transports du Québec (MTQ), à qui le terrain appartient, ont donné jusqu’à la fin du mois d’août aux sans-abri pour quitter les lieux. Jeudi dernier, à l’approche de la date butoir, la mairesse Valérie Plante a assuré que les sans-abri ne seraient pas délogés manu militari, comptant sur leur bonne volonté pour qu’ils partent pacifiquement, lundi. Une volonté politique décalée de la réalité de ceux pour qui cette tente est devenue un domicile fixe.

« J’ai peur que ça vire mal. Il y a du monde qui a plus de caractère que moi… », avoue le doyen du campement, Marco, persuadé que la majorité ne se pliera pas à la demande de la Ville et du MTQ, malgré les options qui s’offrent à eux.

En temps de COVID, nous, on ne veut pas aller s’entasser comme du bétail dans des centres d’hébergement.

Marco Michaud

Jeudi, la Ville a annoncé l’ouverture graduelle de trois centres d’hébergement d’urgence pour accueillir des centaines de sans-abri au cours de la prochaine année. Les centres seront aménagés à l’ancien hôpital Royal Victoria, au Complexe Guy-Favreau et dans l’ancien YMCA de l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.

« Ici, on est une communauté. Il y en a un qui ne va pas bien, les autres sont là pour lui. La Ville veut briser ça, elle veut nous isoler. Moi, je suis pas mal mieux ici, avec d’autre monde, que tout seul, rejeté, dans mon coin », témoigne pour sa part Alex Poulin, pour qui c’est la rue « ou rien ». « On me paierait que je n’irais pas à Royal Victoria ! »

Non seulement pas un seul piquet n’a été retiré depuis en vue du 1er septembre, mais en plus une 45e tente s’érigeait lors du passage de La Presse, dimanche soir.