À pareille date l’année prochaine, Montréal entamera la dernière ligne droite avant de plonger officiellement en campagne électorale

Kathleen Lévesque
Kathleen Lévesque La Presse

Il en va du dynamisme du centre-ville de Montréal comme de celui des partis politiques municipaux. Il est incertain et nécessite une adaptation dans le contexte de la pandémie de COVID-19. Et l’un pourrait bien influer sur l’autre, estiment des experts.

« Si la vie économique ne reprend pas bientôt au centre-ville, il y aura un mécontentement des propriétaires immobiliers. Cela risque d’avoir un effet indirect sur Valérie Plante et son équipe de Projet Montréal », croit la spécialiste des affaires municipales Danielle Pilette, professeure au département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’UQAM.

Même si tous les grands propriétaires ne votent pas nécessairement à Montréal, comme le rappelle Mme Pilette, une image négative pourrait se dégager de la fragilité du centre-ville, et ainsi affecter le choix des électeurs. C’est d’autant plus important, selon elle, que le centre-ville a toujours été privilégié par les administrations successives comme moteur économique de la métropole, mais aussi comme lieu de convergence pour le transport collectif, les grands spectacles, le tourisme, les expositions, les congrès.

« Or, on voit que la vie est présentement dans les arrondissements avec une congestion importante dans les quartiers centraux, et que des grands employeurs du centre-ville rêvent de continuer le télétravail. Cela remet en cause la hiérarchie des espaces à Montréal. Est-ce que Projet Montréal est capable de s’adapter ? Ce n’est pas certain », affirme Mme Pilette.

Le défi de l’adaptation

En juillet dernier, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain a exposé ses préoccupations face à la désertion du centre-ville et du Vieux-Montréal en dépit de la décision du gouvernement de permettre un taux d’occupation de 25 % dans les tours de bureaux. Sans travailleurs et sans touristes, il y a trop peu de clientèle pour faire rouler les restaurants et les boutiques de vêtements, par exemple. « C’est grave, ce qui se passe, d’un point de vue commercial », avait alors déclaré le président de la Chambre, Michel Leblanc, qui s’appuyait notamment sur un sondage auprès de ses membres qui se disent « très inquiets » de l’avenir du centre-ville.

Aucun parti politique n’échappe au défi de s’ajuster, ajoute Rémy Trudel, professeur invité à l’École nationale d’administration publique (ENAP). « L’épisode COVID a accéléré un bon nombre de situations qui étaient existantes ou latentes. Les partis vont devoir présenter des façons nouvelles d’être dans la post-pandémie. L’exemple le plus important est le centre-ville qui ne pourra plus obéir aux mêmes règles qu’auparavant. »

La pandémie a fait éclater la notion de télétravail. Il n’y aura pas de retour à l’ancienne formule. Il faudra qu’il y ait un centre-ville 2.0.

Rémy Trudel, professeur invité à l’École nationale d’administration publique

Selon ce dernier, l’administration Plante s’est bien occupée de la vie dans les quartiers depuis son arrivée au pouvoir en 2017, mais Montréal ne se résume pas à une vision de quartier. La piétonnisation de rues commerciales et la multiplication des voies cyclables illustrent le penchant de Projet Montréal à s’adresser uniquement à une petite portion de la population, croit M. Trudel.

« Il faut aller au-delà de ça. Montréal est une ville internationale, mais l’accent a été mis localement. L’aspect national et international en souffre. Il y a beaucoup à faire à cet égard. Mais il faudrait peut-être commencer par s’ouvrir aux villes satellites comme Longueuil et Laval où il y a des campus universitaires qui retiennent les étudiants », souligne M. Trudel.

Ce dernier rappelle d’ailleurs que les plus récentes données statistiques laissent voir que Montréal a perdu plus de 27 000 personnes l’an dernier. Cet exode concerne notamment les jeunes qui choisissent la banlieue. Projet Montréal et ses adversaires devront donc réfléchir autrement, soutient Rémy Trudel.

Danielle Pilette y voit surtout un écueil pour Valérie Plante et son parti, dont « la base militante peut s’effriter » avec tous ces jeunes qui « sont atomisés, chacun dans leur coin ».

Projet Montréal s’adresse beaucoup à une population jeune qui utilise les transports actifs, mais on ignore si les jeunes seront encore à Montréal en 2021. Il y en a déjà environ 3000 de moins à cause de la COVID.

Danielle Pilette, professeure au département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’UQAM

« Les étudiants étrangers sont absents et les cours se donnent à distance. Est-ce que d’autres pourraient décrocher, ce qui pourrait avoir un effet sur l’élection de 2021 ? », s’interroge la professeure de l’UQAM.

Fractionnement de l’opposition

À près d’un an du déclenchement officiel de la campagne électorale menant au scrutin du 7 novembre 2021, Montréal demeure l’épicentre de la pandémie de COVID-19. Cette crise sanitaire s’est invitée dans la précampagne électorale et brouille les cartes pour les organisations qui se préparent à la bataille électorale.

Comme par le passé, au cours de l’année qui précède l’élection, les partis politiques révisent leur programme électoral, de nouveaux se mettent en place, des personnes tâtent le terrain et évaluent la possibilité de faire le saut ou de revenir. Mais construire des équipes de candidats et d’organisateurs s’avère plus délicat avec la COVID-19 en toile de fond. L’effervescence tarde à se faire sentir, note Mme Pilette, pour qui il est clair que la conjoncture entraînera beaucoup d’imprévus et d’improvisation.

Dans l’immédiat, un mouvement politique se dessine à travers Projet Réunifier Montréal ; une page Facebook permet la critique systématique de l’administration Plante. Il y a également un autre parti en préparation, Action Montréal, dont le nom officiel a été réservé auprès du Directeur général des élections du Québec.

S’ajoutent les partis déjà établis, Ensemble Montréal, Vrai changement pour Montréal et Projet Montréal. Le premier agit comme opposition officielle à l’hôtel de ville, orpheline de son candidat défait en 2017, l’ancien maire Denis Coderre. Le parti Vrai changement pour Montréal a été très peu actif sur la scène municipale depuis la dernière élection, et Projet Montréal se retrouvera en position défensive puisque sa chef est aussi mairesse de Montréal.

« Il y a beaucoup de mouvement à l’heure actuelle. Et même ceux qui sont minoritaires ont beaucoup d’audience. L’opposition risque de se fractionner sur plusieurs enjeux et, donc, pourrait présenter plusieurs candidats : les théoriciens du complot, les anti-masques et ceux qui critiquent la piétonnisation, par exemple », croit Danielle Pilette.

À première vue, la multiplication des candidatures à la mairie pourrait favoriser Valérie Plante, mais encore faudra-t-il que son parti réussisse à mobiliser les partisans, souligne Mme Pilette. « La mobilisation est un vrai pari », ajoute-t-elle.

Cela vaut également pour Ensemble Montréal, croit Mme Pilette. L’ancien parti de Denis Coderre, dont les assises sont surtout en périphérie, devra « trouver un lien entre ces arrondissements et les quartiers centraux, car les intérêts sont souvent divergents ». À cette étape de la course, les arrondissements de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce et d’Outremont apparaissent comme le terreau le plus fertile pour Ensemble Montréal, affirme Danielle Pilette, qui rappelle toutefois que la pandémie n’est pas terminée et que le tableau politique est appelé à changer.