La Ville de Montréal a barricadé d’urgence lundi un taudis de Pointe-Saint-Charles qui était annoncé comme « auberge » et où un homme d’affaires louait des logements miteux à une clientèle vulnérable, notamment des familles de nouveaux arrivants au Canada.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Pour plusieurs personnes du voisinage, l’arrivée du barricadeur, avec ses grands panneaux de bois et ses serrures neuves, avait un air de déjà-vu. Le 2520-2530, rue du Centre, est connu comme un immeuble dangereux depuis longtemps. La Ville a évacué les occupants trois fois depuis deux ans, en plus de placarder les portes fréquemment dans l’espoir d’empêcher qu’on remette les logements à louer. Sans succès.

« Ils enlèvent tout en deux jours, et ça revient. Ça dure depuis longtemps », a confié un travailleur d’un établissement du coin, sans se nommer.

Mais, cette fois, les autorités municipales ont pris les grands moyens : elles ont annoncé leur intention de faire couper l’eau courante et demandé une ordonnance judiciaire afin d’interdire à quiconque de revenir sur place avant que les travaux nécessaires soient effectués.

« Cette fois, on est allés un peu plus toughs, car le propriétaire ne voulait rien savoir. Il ne se souciait pas de la sécurité des gens. Ce propriétaire, c’est vraiment un cas extrême. On ne peut pas tolérer ça », a expliqué à La Presse le conseiller municipal du secteur, Craig Sauvé.

Sur Airbnb pour 29 $ à 39 $ la nuit

Escaliers dangereux, issues de secours non conformes, trous, vermine, subdivisions illégales, chauffage inadéquat l’hiver : la liste des problèmes relevés depuis 2012 par les inspecteurs municipaux est longue.

En avril 2019, une inspection a permis de découvrir une famille albanaise, fraîchement arrivée au Canada avec un enfant malvoyant, logée sur place dans des conditions exécrables. Elle avait loué l’appartement sur le site Airbnb. La famille a été prise en charge par les services sociaux afin d’être installée dans un endroit sécuritaire.

Pendant la pandémie, les employés municipaux ont découvert que des gens revenus d’urgence au Canada et qui n’avaient pas accès à un logement avaient pu louer certains des appartements sur Airbnb au coût de 29 $ à 39 $ la nuit.

L’entreprise multinationale de location a accepté de retirer les annonces pour cet immeuble jugé dangereux, mais le gestionnaire de l’immeuble en publiait sans cesse de nouvelles, selon la Ville. Il contestait aussi devant les tribunaux les actions prises par les autorités municipales.

Dernier recours

Récemment, lorsque le propriétaire a fait installer une grande affiche annonçant une auberge à cette adresse en plus de s’inscrire comme « Hôtel Appartement », la Ville a décidé que la situation ne pouvait plus durer.

Craig Sauvé, qui est aussi conseiller associé à l’habitation au sein du Comité exécutif de Montréal, souligne que les évacuations forcées sont pourtant rarissimes à Montréal — environ une par année. La Ville arrive habituellement à persuader les propriétaires de faire les travaux nécessaires lorsqu’un immeuble est jugé dangereux.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Craig Sauvé, conseiller municipal

C’est le dernier recours, c’est ce que la Ville ne veut jamais faire, soit mettre des gens déjà vulnérables dans une situation difficile. Mais la santé des gens était en jeu ici.

Craig Sauvé, conseiller municipal

Aucun locataire n’était sur place lorsque les fonctionnaires municipaux sont arrivés, lundi. Si certains ont du mal à se trouver un autre toit, M. Sauvé les invite à joindre le 311, où des gens pourront les guider vers des services d’accompagnement.

Un autre immeuble voisin appartenant au même propriétaire, jugé dangereux lui aussi, a été barricadé, rue de Châteauguay.

Le propriétaire des immeubles, Spyros Zaphiratos, qui dit maintenant habiter Hawkesbury, en Ontario, a acquis celui de la rue du Centre en 1969. Il l’avait acheté de deux restaurateurs, pour la somme de 20 000 $. Le bâtiment comprenait officiellement 6 logements, mais une inspection récente a permis de découvrir que ceux-ci avaient été redivisés en 10 logements.

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Un autre immeuble voisin appartenant au même propriétaire, jugé dangereux lui aussi, a été barricadé, rue de Châteauguay.

« Pas noir ou blanc »

Au fil des ans, plusieurs décisions de la Régie du logement ont fait état de l’état déplorable des propriétés de M. Zaphiratos : souris en si grand nombre qu’elles grimpaient sur les résidants, punaises, coquerelles, perce-oreilles, neige qui entre dans les logements, infiltrations d’eau qui donnent l’impression de « vivre sous la pluie », portes et fenêtres qui ferment mal, squatters

L’avocat du propriétaire, MRobert Tannous, a déclaré à La Presse hier que cette affaire était plus complexe qu’elle ne le paraissait et que de nouvelles représentations étaient à prévoir devant les tribunaux.

« Cette affaire, ce n’est pas noir ou blanc. Nos clients ont une position à faire valoir », a-t-il indiqué. L’avocat affirme que la Ville a déjà manifesté son intérêt à acquérir l’immeuble de la rue du Centre de gré à gré par le passé et qu’il s’agit là d’une information importante à garder en tête.

L’administration municipale, elle, dit toujours vouloir convaincre l’homme d’affaires d’investir pour rénover ses bâtiments.

« On veut que ce soit rénové et que les logements reviennent sur le marché, mais que ce soit fait dans la sécurité », conclut Craig Sauvé.