L’entreprise avait un succès fulgurant auprès des municipalités à travers le Québec. Elle était engagée pour nettoyer les puisards et récurer les égouts de façon écologique à des prix qui semblaient imbattables. Mais elle cachait un secret honteux. Pendant des années, les boues contaminées qu’elle récupérait étaient épandues clandestinement sur une terre agricole de Mirabel. Aujourd’hui, les pratiques de Beauregard Environnement éclatent au grand jour.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Pendant deux jours l’automne dernier, une équipe de La Presse a suivi les mouvements d’un semi-remorque qui venait chercher les boues contaminées au centre de transbordement de Beauregard Environnement, à Saint-Jérôme.

C’est dans ce centre qu’arrivaient les boues récupérées lors du nettoyage des puisards et du récurage des égouts pluviaux à Montréal. Un amas de sédiments où s’accumulent de l’essence, de l’huile à moteur, du sel de déglaçage, des résidus de traitement antirouille, des emballages de toutes sortes, des déchets divers.

Selon les termes des contrats signés avec la Ville de Montréal et ses arrondissements, les boues devaient être séchées puis acheminées par la route sur 90 km jusqu’à un site d’élimination situé à Lefaivre, en Ontario.

Mais lors de notre passage, le semi-remorque plein de boues ne parcourait pas 90 km. Il parcourait à peine 25 km, puis s’engageait sur le chemin Laurin, dans le secteur de Saint-Hermas, à Mirabel, ni vu ni connu. Il reculait sur la terre agricole du producteur Pascal Pesant, puis vidait son chargement. Le manège se répétait encore, et encore, et encore, plusieurs fois par jour.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Non seulement Beauregard Environnement déversait de façon « illicite » les boues contaminées en milieu agricole, mais aussi elle facturait des nettoyages qu’elle négligeait de faire et omettait de procéder à certains tests prévus au contrat.

Non seulement Beauregard Environnement déversait de façon « illicite » les boues contaminées en milieu agricole, mais aussi elle facturait des nettoyages qu’elle négligeait de faire et omettait de procéder à certains tests prévus au contrat.

La quantité de boues épandues était gigantesque. Comme si on avait fait converger les égouts pluviaux de la métropole en un seul torrent qui finirait dans le champ de l’agriculteur.

« Manœuvres frauduleuses »

Le Bureau de l’inspecteur général (BIG) de Montréal enquêtait sur ce manège. Selon son rapport dévoilé lundi, le stratagème durait depuis des années. Non seulement l’entreprise déversait de façon « illicite » les boues contaminées en milieu agricole, mais aussi elle facturait des nettoyages qu’elle négligeait de faire et omettait de procéder à certains tests prévus au contrat.

L’inspectrice générale, Brigitte Bishop, a ordonné la résiliation de 12 contrats accordés à Beauregard Environnement, en raison de ce qu’elle qualifie de « manœuvres frauduleuses ». Elle recommande aussi aux élus de résilier un 13e contrat pour abus de confiance, même si aucun manquement n’a été constaté dans son exécution. La valeur des 13 contrats atteint près de 4,7 millions.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Beauregard Environnement est un joueur majeur dans le marché du nettoyage de puisards et des vidanges de fosses septiques : elle opère sous une trentaine de noms différents, notamment Sani-Nord et Enviro Sani-Nord.

Beauregard Environnement est un joueur majeur dans le marché du nettoyage de puisards et des vidanges de fosses septiques : elle opère sous une trentaine de noms différents, notamment Sani-Nord et Enviro Sani-Nord.

À Montréal, les contrats municipaux spécifiaient que les boues devaient être éliminées dans le respect de l’environnement, après le siphonnage des puisards et le récurage à haute pression des conduits d’égouts pluviaux.

« Étant traitées dans les devis comme des matières résiduelles, leur élimination est strictement encadrée et doit être effectuée en respectant les dispositions de la Loi sur la qualité de l’environnement », précise le rapport du BIG.

Les boues doivent notamment être pesées et éliminées dans un centre d’élimination des matières résiduelles accrédité par le ministère de l’Environnement et de la lutte [contre les] changements climatiques.

Extrait du rapport

Mais rouler 90 km jusqu’à un site d’élimination légitime qui facture un certain prix à chaque voyage de boues reçu, cela coûte cher. Jeter le tout à la campagne près de Montréal permet d’économiser beaucoup d’argent.

Un dirigeant déjà condamné

Beauregard Environnement soumissionnait à un prix très bas lors des appels d’offres publics. Tellement bas que l’an dernier, lorsque l’entreprise a remporté un nouveau contrat à Montréal, les fonctionnaires avaient souligné aux élus qu’elle facturait à peine 40 $ la tonne pour la disposition des boues, soit moins que la moitié du coût proposé par son concurrent Techvac, une entreprise bien établie qui estimait le coût à 107 $ la tonne.

« Comme le taux de Beauregard Environnement de 40 $ la tonne nous semble bas, un suivi serré sera effectué pour s’assurer que les boues seront disposées en respectant les normes environnementales », écrivaient les fonctionnaires dans un document préalable à l’approbation du contrat.

Avec ses prix imbattables, Beauregard Environnement a ainsi remporté d’importants contrats à Montréal, mais aussi à Boisbriand, Charlemagne, Sorel-Tracy, Sutton, Joliette, Terrebonne, Mascouche, Sainte-Thérèse, Saint-Eustache, Granby, Blainville, Shawinigan, Saint-Jean-sur-Richelieu, Belœil, Candiac et bien d’autres villes.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Selon le rapport du Bureau de l’inspecteur général de Montréal, le manège de Beauregard Environnement a duré des années.

Selon le rapport du Bureau de l’inspecteur général de Montréal, le manège de Beauregard Environnement a duré des années.

Dominante sur le marché, l’entreprise a avalé plusieurs de ses concurrentes au fil des ans. Elle opère aujourd’hui sous une trentaine de noms, notamment sous ceux de Sani-Nord et d’Enviro Sani-Nord, selon le Registre des entreprises.

Sur papier, la dirigeante est une certaine Dany Fréchette, de Saint-Jérôme, qui n’a pas répondu aux messages de La Presse lundi. Mais le BIG affirme avoir découvert lors de son enquête que l’entreprise est plutôt contrôlée par le conjoint de Mme Fréchette, Michel Chalifoux.

M. Chalifoux exploitait autrefois l’entreprise Chalifoux Sani-Laurentides à la même adresse que Beauregard Environnement. En 2005, sa firme a payé une amende de 31 500 $ pour avoir exploité un site illégal de transbordement de boues de fosses septiques et pour avoir rejeté des contaminants dans l’environnement.

En 2016, Chalifoux Sani-Laurentides a plaidé coupable pour participation à un cartel de truquage d’appels d’offres pour les services d’égouts. Épinglée par une enquête du Bureau de la concurrence, elle avait payé une amende de 118 000 $.

Plus récemment, en 2019, Beauregard Environnement a été frappée de sanctions de 7500 $ par le ministère de l’Environnement pour avoir transbordé des boues de trappes à graisse hors des zones permises à Saint-Jérôme et transbordé des boues de fosses septiques sans autorisation à Sainte-Agathe.

« Pas de mauvaise foi »

L’agriculteur Pascal Pesant n’a pas rappelé La Presse hier. Michel Chalifoux et sa conjointe non plus.

Le rapport du BIG précise que lorsqu’il a été interrogé par les enquêteurs, Pascal Pesant a dit avoir décidé de lui-même de déverser les boues sur sa terre, avec un camion qu’il conduisait parfois lui-même.

« Pascal Pesant dit ne pas avoir demandé la permission à quiconque pour épandre les boues sur ses terres agricoles et que c’est lui qui a décidé de les déverser à cet endroit. Il dit qu’il n’est pas de mauvaise foi et voyait ça comme une opportunité de revaloriser son terrain », lit-on dans le rapport.

Quant à Michel Chalifoux, il a dit s’être fié à Pascal Pesant pour aller porter les boues contaminées dans un centre autorisé, mais ne pas avoir vérifié lui-même si c’était le cas, toujours selon le rapport du BIG.

Pour éviter d’autres cas du genre à l’avenir, l’inspectrice générale recommande à la Ville d’étudier la possibilité d’exploiter elle-même les sites d’entreposage temporaire pour les boues contaminées ou d’aménager de nouveaux lieux pour leur gestion sur son territoire.